IЯRƎVERSIBLƎ

Chronique d'Irréversible, de Gaspard Noé. 2002.

IRЯEVEЯSIBLƎ

Chronique garantie sans spoiler. 

Il m’aura fallu 16 ans pour avoir le courage de regarder le film de Gaspard Noé. Le recul s’avère souvent propice aux analyses objectives et il est toujours pertinent d’analyser le vieillissement d’une oeuvre. Certaines ne sont pas gâtées par le temps alors que d’autres se subliment. Donc, hier soir, je me suis armé de courage et lancé une projection perso de ce film sulfureux.

Le premier point qu’il faut soulever, c’est qu’Irréversible ne se résume pas à la scène (aux deux scènes, en fait) qui a fait sa popularité, ou son impopularité, bref, qui a fait parler du film et fait passer son réalisateur pour un psychopathe. Il faudrait vraiment être de mauvaise foi pour n’y voir qu’un exercice de style creux et présomptueux, voire même une apologie de la barbarie. Il est d’ailleurs révélateur de relire les critiques qui avaient assassiné le film à sa sortie :

Télérama : C’est contre toute espèce de correction et de bon goût que (Gaspar Noé) taille sa route et son film, au risque de la plus crasse beaufitude, et le suive qui veut (ou peut).

Télécinéobs : Impossible de rester jusqu’au bout, impossible de rester assis.

Première : Au final, Gaspar filme des trucs abominables histoire de choquer (ce qui, en soit, n’a aucun intérêt) mais semble incapable de se sortir des dilemmes binaires : l’amour ou la haine ? La vie ou la mort ? Bref, le noir ou le blanc ? Désolé, mais on peut préférer les autres couleurs du prisme.

Positif : Peut-on s’intéresser aux qualités esthétiques d’un film qui véhicule des thèmes aussi immondes ?

Le Nouvel obs : le réalisateur de “Carne” n’aurait pas dû appeler son nouveau film “Irréversible” mais “Sordide”. Colère !

Les cahiers du cinéma : D’un bout à l’autre, Irréversible est juste un film ridicule.

Le Figaroscope : Il y a de l’air, dehors. Rien ne vous oblige à vous enfermer là, vous ne risquez pas de manquer un chef-d’oeuvre.

Les Inrockuptibles : (…) Irréversible ennuie plus sûrement qu’il ne choque. Tout à sa volonté d’en mettre plein la gueule au spectateur, le film se contente de peu (…).

Bref, n’en jetez plus, vous avez pigé. Irréversible peut être vu (et a été perçu, en tout cas par la critique) comme un film artificiel, obnubilé par sa volonté de choquer, qui se satisfait de son absence de message et de sa violence gratuite.

Sur la violence, on pense avoir tout vu, tout lu, tout saisi. Tout a été fait, tout a été écrit, notre époque nous inflige des images quotidiennes de massacres, alors à quoi bon ? Sauf que non. Ce qu’on voit sur nos écrans, ce sont des scènes gore passées à la moulinette des effets spéciaux, des séries TV qui nous abreuvent de scènes de torture, de viols et de meurtre travestis par la musique, les costumes, les décors, bref, qui par leurs artifices se montrent complaisants avec ces exactions et flattent nos plus bas instincts, permettant de nous rincer l’œil sans avoir mauvaise conscience. C’est d’abord cela qui vole en éclat avec Irréversible.

Certains effets sont en effet fatigants, au point que les mouvements de caméra initiaux m’ont filé le mal de mer et que j’ai songé à stopper la projection. Mais j’ai continué, parce que je savais que je surtout cherchais un prétexte pour ne pas regarder. Le dialogue initial entre deux hommes, clin d’œil au boucher de Seul contre tous, fait la jonction avec le film précédent de Noé et plante le décor : ça ne va pas être marrant, on ne se lance pas là-dedans comme on irait voir un pop corn movie, le sourire aux lèvres et le cœur plein d’allégresse. Pour ceux / celles qui ne l’auraient pas vu, le principe d’Irréversible est de dérouler sa narration à l’envers. On commence par la fin et tout s’enchaîne comme si l’on rembobinait un souvenir traumatique. Si vous avez lu mon roman Le syndrome d’Icare, qui est construit de la même manière (j’ai bien le droit de me faire de la pub !), vous pigez le truc.  On voit Vincent Cassel sortir d’une boite de nuit sur un brancard tandis qu’Albert Dupontel, hagard, est menotté par les flics. On s’attend alors au pire. Passé la déferlante d’effets de caméra insupportables dans le backroom d’une boite gay sado-maso, survient une scène d’une brutalité à peine concevable (qui m’a pris au dépourvu puisque je n’en avais pas entendu parler) et qui vous fout un coup dans la poitrine. C’est violent, malsain, brutal. C’est du cinéma hardcore, c’est un acte de guerre.

Dès cette première scène no limit, on comprend pourquoi les critiques se sont déchaînés. Ce n’est pas un film : c’est une agression. L’intrigue continue de se dérouler et on brûle de savoir ce qui s’est passé, comment les protagonistes en sont arrivés là. Mais tout se fait dans la soumission. Le spectateur subit le film, comme une victime subit les coups. La mécanique de cette structure narrative particulière, que j’avais bien comprise en écrivant Le syndrome d’Icare, est qu’elle ôte justement tout contrôle au lecteur / spectateur. Les structures linéaires, début-milieu-fin, sont dans notre ADN. Aller à l’inverse, c’est chercher à déstabiliser, c’est mettre en place un climat d’incertitude et d’inquiétude. Cette structure peut facilement provoquer un mouvement de rejet. C’est agressif, c’est méchant. C’est l’expression radicale d’une volonté affichée de s’en prendre à son auditoire.

Arrive donc le climax, la fameuse scène de viol, celle qui suffirait selon certain(e)s à résumer le film et qui n’a rien perdu de sa force. elle est insoutenable, interminable. Bien plus que la scène de viol dans Les accusés avec Jodie Foster, qui m’avait déjà laissé avec un goût amer. C’est si brutal que je l’ai ressenti physiquement, dans mon ventre, dans chacun de mes membres, me laissant tétanisé dans mon fauteuil. L’enjeu de cette scène est multiple : elle marque le point de basculement du récit, qui définit l’avant et l’après de la narration et de l’existence des personnages, elle offre l’explication à la déferlante de violence qui a précédé – même s’il y a une incohérence scénaristique flagrante, puisque le personnage de Vincent Cassel ne peut pas savoir ce qui est exactement arrivé à Alex, pas comme nous du moins – et des mouvements de caméra censés figurer la folie qui a gagné Cassel et Dupontel, mais aussi, et c’est peut-être le plus important, elle est une manière de brutaliser le spectateur en le transformant en voyeur de cette atrocité. La violence, c’est ça. Vous en voulez ? En voilà, étouffez-vous avec. Alex, le personnage de Monica Bellucci, porte un prénom qui ne peut pas être choisi au hasard. Je pense bien entendu à Alex d’Orange mécanique, qui est enchaîné à son fauteuil, obligé de garder les yeux ouverts pour subir une déferlante d’images et de vidéos extrêmes censés le soigner de son addiction à la violence. Peut-être sommes nous Alex, qui regarde Alex se faire violer, pour qu’on se soigne de notre addiction aux écrans ? Peut-être sommes-nous l’égal de cette silhouette qui s’engage dans le souterrain et qui voyant ce qui s’y passe, préfère faire demi-tour ? C’est notre impuissance fondamentale, notre incapacité à maîtriser le cours des événements de notre vie, qui se résume dans cette scène et qui nous fait aussi mal. Parce qu’on ne sait jamais de quoi demain sera fait. Nous avons conscience de vivre en permanence avec notre propre mort qui nous attend, mais aussi et surtout avec la possibilité que quelque chose d’abominable arrive à l’un de nos proches. C’est cette vérité-là, insupportable, que Gaspard Noé nous fout en pleine gueule, sans nous offrir aucun moyen d’en réchapper.

La suite du film, passé cette déferlante, se regarde dans une transe semi catatonique, en état de choc. On ne veut débord rien savoir de ces personnages, de peur de trop souffrir en sachant ce qu’ils sont devenus. Mais on continue à regarder, parce que de toute manière, notre volonté est anéantie. Ce sont des scènes de vie standard, tranquille. Les protagonistes ne sont pas des fous furieux, même si le personnage de Vincent Cassel n’est pas tout rose, ce n’est pas un méchant, ce qui renforce le contraste avec l’après (en l’occurrence, l’avant). L’alchimie entre Cassel et Bellucci est parfaite au point que l’on a parfois l’impression d’être les voyeurs (encore) de leur intimité. Ce film est aussi et d’abord une histoire d’amour. D’ailleurs, si on se met un instant dans la peau du couple, on se dit que tourner un tel film n’a pas dû être une sinécure. Le film s’achève sur une note lumineuse, un ciel bleu, des rires d’enfant, accompagnés de la septième de Beethoven (autre clin d’œil à Orange mécanique), loin des images sombres et rouges de la première partie, et l’on cherche le sens à tout cela, on se demande avec désespoir quelle est la signification de ce manifeste absurde. Profiter de la vie, de l’instant présent ? se souvenir des jours heureux, ne pas se soucier du futur ? La seconde partie du film renverse la première, donne tout son sens à l’ensemble, l’écarte définitivement du carcan réducteur et ridicule dans lequel ont tenté de le soumettre les critiques.

Je comprends qu’on puisse le détester. mais pour moi, Irréversible est une réussite, un film majeur que tout cinéphile se doit d’avoir vu. Personne n’a dit que pour être bon, un film devait vous rendre heureux, vous donner foi en l’avenir ou ne rien déranger. Le cinéma, comme la littérature, partagent la même problématique, à savoir que ce sont des arts qui permettent soit de distraire, soit de creuser le sillon douloureux de la condition humaine (rarement les deux, même si c’est possible). Irréversible appartient à cette seconde catégorie. Depuis hier soir je me sens mal, désorienté, inquiet, à la recherche de tout ce qui peut être assez lumineux pour me prouver que la vie est belle.

Comme l’écrivait André Gide : c’est avec les bons sentiments que l’on fait la mauvaise littérature.


Quelques films à ranger dans la même catégorie (liste non exhaustive et hautement subjective) : A visionner avec les avertissements d’usage !

Schizophrenia (Angst) de Gerald Kargl, 1983. Le meilleur film de tueur en série qui n’ait jamais été réalisé. Une plongée sans filet dans l’esprit d’un psychopathe.

Henry, portrait of a serial killer, de John Mc Naughton, 1986. Le deuxième meilleur film de tueur en série qui n’ait jamais été réalisé.

Requiem for a dream, de Darren Aronofsky, 2000. La descente aux enfers de trois camés dans un New York inhumain.

Série noire, d’Alain Corneau, 1979. Adapté d’un roman de Jim Thompson, écrit par Georges Pérec. La quintessence du glauque. Patrick Dewaere et Marie Trintignant sublimes.

Orange mécanique, de Stanley Kubrick, 1971. Il a sans doute vieilli au niveau visuel mais certaines scènes restent cultes. Burgess a détesté l’adaptation de son roman (comme souvent avec Kubrick), l’accusant de faire l’apologie de la violence !

Salo ou les 120 journées de Sodome, de Pier Paolo Pasolini, 1975. Pasolini à son meilleur,  qui mélange le marquis de Sade et le nazisme. Il faudra bien que j’arrive à voir un jour jusqu’au bout.

Bad lieutenant, d’Abel Ferrara, 1992. Réalisateur et acteurs étaient aussi défoncés que leurs personnages. Le film a été tourné à l’arrach’ en trois semaines.

Taxi driver, de Martin Scorcese, 1976. You’re talkin’ to me ?

Festen, de Thomas Vinterberg, 1998. Quand les règles des films dogma prennent tout leur sens.

Funny games, de Michael Hanneke, 1997. Deux ados séquestrent une famille de la moyenne bourgeoisie pour les torturer.

Old boy, de Park Chan Wook, 2003. Un type est séquestré. Pendant quinze ans. Et puis il sort.

J’ai rencontré le diable, Kim Jee-woon, 2010. Un flic veut se venger d’un tueur en série qui a massacré sa petite amie.

N’hésitez pas à commenter, partager, donner votre avis, proposer les films qui vous ont choqué, marqué. 

 

 

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