Hammour, de Bruno Pochesci

Hammour, paru en 2017 chez Rivière blanche, est le genre de roman qui attirera au choix une passion irréductible ou bien un désamour profond. Ça tombe bien, je déteste les livres tièdes, mollassons et sans âme qui cherchent à plaire au plus grand monde. Et vous l’aurez sans doute deviné, je fais partie de ceux qui ont adhéré au concept radical de ce bouquin pas ordinaire, c’est pourquoi j’ai choisi de vous en parler.

Né près de Rome dans les années 70, Bruno Pochesci s’est fait un nom, que vous connaissez si vous êtes lecteur / lectrice de nouvelles et / ou de la Revue Galaxies. D’abord musicien, il a composé de nombreuses chansons pour Jean-Pierre Andrevon avant de plonger dans l’écriture de fictions tête la première, remportant assez vite les prix Visions du futur et Alain Le Bussy. Sa productivité effarante et la qualité de ses textes l’ont rapidement installé en tête de file des nouvellistes Français, et je faisais partie des curieux qui guettaient l’arrivée de son premier roman. Ce fut donc Hammour, publié chez la prestigieuse Rivière Blanche, ce qui est tout de même significatif de la côte d’amour du sieur Pochesci. (Une parenthèse pour désamorcer une éventuelle accusation de copinage : je connais Bruno pour l’avoir cotoyé en salon, j’ai partagé des sommaires avec lui et j’apprécie autant l’homme que l’écrivain. J’étais particulièrement enthousiaste de découvrir ce roman, ébloui par le talent du bonhomme, et je trouve tout à fait légitime de lui filer un coup de pouce pour le faire connaître, si modeste soit ce geste. Si ça vous défrise, je ne vous retiens pas.)

Hammour est un récit de Science-fiction, dans lequel et sans spoiler, la nation Sub’ est en état de guerre quasi permanent avec la nation Valls’. Ce qui fait tout le sel du roman, c’est le choix de l’auteur d’écrire en langue Sub’. L’ortographe est donc martyrisée pour notre plus grand bonheur, les jeux de mots, contrepétries et figures de style exacerbées balisent notre parcours, et l’amour, qui occupe la place centrale de l’intrigue, se pare d’un H qui le rapproche de la haine. Les deux émotions se mêlent, s’entercroisent, leur frontière se fait de plus en plus mince alors que nous assistons, effarés et impuissants, à la plongée dans la folie guerrière d’un monde qui malgré les apparences, ne nous est que trop familier.

Le parti pris de l’auteur d’écrire de cette manière (le 4ème de couverture suffira à vous en donner un aperçu) tient-il du gadget esthétique ou apporte-t-il une réelle plus-value ? Hammour semble difficile d’accès, voire rebutant, car il exige un certain effort de la part du lecteur. Ce prix n’est en vérité guère élevé, à peine quelques pages, pour profiter pleinement des trouvailles éblouissantes, parfois hilarantes, qui marquent une fusion quasi parfaite entre la forme et le fond. J’avais l’impression, en fait, de lire un récit se déroulant dans un univers parallèle, à la fois proche du nôtre et différent, qui justifie à 100% cette orthographe singulière. Les habitants Sub’ sont comme nous, humains, c’est-à-dire fragiles et imparfaits, à la recherche desespérée d’un amour hypothétique qui pourra les sortir de leur désarroi et de leur condition, et les aidera à surmonter tous les obstacles. Bruno Pochesci connaît ses classiques et nous sommes malgré les apparences en terrain connu : deux amoureux sont séparés par un drame national, la guerre, et cherchent à survivre pour se retrouver. On sent que l’auteur a donné de lui-même, s’est sorti les tripes et n’a pas hésité à se dévoiler, dans ses aspirations les plus profondes et ses craintes les plus terribles. Sous l’humour le plus grinçant et mordant, parfois potache, comme si Gotlib rencontrait Pennac, perce une émotion à fleur de peau et une noirceur desespérée. Le portait des Subs, et donc le nôtre, humains, leur cousins germains, se révèle glaçant : nous sommes prêts à tout pour atteindre nos buts, nous sommes souvent manipulateurs, violents, globalement malveillants, incapables d’apprendre de nos erreurs. À l’heure où l’Europe et le monde s’enfoncent lentement mais sûrement vers des abymes que l’on pensait oubliés, le constat ne manque pas de mettre mal à l’aise.

Pour résumer, Hammour est un récit flamboyant, très noir, onirique et imaginatif, qui fait partie de ce que la Science-Fiction Française est capable de produitre de plus profond. Imaginez le Prince de mots tordus qui se retrouverait dans 1984 et vous vous ferez une idée de la nature de ce roman indispensable. Le mieux restant bien entendu de le lire, encore mieux, de l’acheter, afin de soutenir les éditeurs et auteurs appartenant à ce que la littérature indépendante est capable de créer de mieux.


Hammour, Rivière Blanche, 2017

360 pages, 25 euros

Couverture : Grégory Allirol

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.