Fratricide

Fratricide, de Patrice Quélard. Editions Les Amazones, février 2017

11 novembre 2017.

Les drapeaux tricolores claquent au vent. Les responsables politiques, dignes et sérieux, allument la flamme de la tombe du soldat inconnu, tandis que les anciens combattants défilent en tenues d’apparat. Les monuments aux morts fleurissent comme sous un printemps précoce.

Un siècle nous sépare de la boucherie. Il ne reste plus aucun combattant de la Grande guerre pour témoigner de ce que furent les enfers de Verdun, de la Somme, du Chemin des dames. Nos enfants insouciants courent et crient autour des noms brillants, gravés sur le granit ou le bronze pour l’éternité. Morts pour la France. Morts pour la patrie. Il ne reste que des photos en noir et blanc et ces milliers de documents pour nous rappeler que notre époque est unique dans les annales de l’histoire humaine. Depuis 1945 et la fin de la Seconde Guerre mondiale, le monde est entré dans une ère de paix internationale inédite, quasi irréelle. Les chiffres sont éloquents : au 21ème siècle, il y a deux fois plus de morts à cause des suicides qu’à cause des guerres.

Novembre 1917.

La bataille de Passchendaele s’achève : 708 000 soldats y sont tués ou blessés. Ce n’est qu’une statistique, perdue au milieu des 18.6 millions de morts (9.7 millions pour les militaires et 8.9 millions pour les civils) de la Première guerre mondiale. La « Der des der » était en réalité la première guerre livrée avec le concours des révolutions scientifiques et industrielles. Si la médecine y a beaucoup progressé, ce sont surtout les engins de destruction qui y ont trouvé un terreau fertile. Si nous vivons actuellement en paix, c’est sans doute en grande partie grâce à la poussée inexorable du complexe militaro-industriel qui a provoqué en 1945 l’avènement de la bombe atomique : une arme si destructrice qu’elle dissuade ceux qui en sont équipés d’entrer en guerre. Une ère nouvelle.

Cette longue digression est là pour nous rappeler le contexte dans lequel s’inscrit le roman de Patrice Quélard. On ne compte plus les romans, livres d’historiens, bande dessinées ou films créés (avec plusieurs chefs-d’œuvre à la clé, qu’il serait fastidieux de lister) pour narrer la réalité de la Première guerre mondiale. L’un des derniers romans en date, La chute des géants du romancier Anglais Ken Follett, a connu un joli succès en librairie, sans parler d’Au revoir là-haut de Pierre Lemaître qui vient de sortir au cinéma. Preuve que le sujet intéresse toujours.

Patrice Quélard, romancier d’origine bretonne, s’est d’abord lancé dans la fiction historique avant de dévier vers les rivages des genres imaginaires (notamment avec la maison d’édition Arkuiris, sensible aux questions du futur environnemental et sociétal de notre planète et de notre espèce). Fratricide est un beau pavé qu’il a mis treize ans à écrire, qui fut finaliste du prix Nouvelles plumes en 2013 et qui a bien du mal à se frayer un chemin dans la jungle littéraire Française. Voilà qui a de quoi laisser perplexe, mais qui éclaire finalement assez bien le paysage éditorial de notre pays : alors que les rayons de librairies croulent sous les best-sellers auto-proclamés qui reviennent avec la même cadence que les marées, des livres excellents, profonds et généreux passent inaperçus ; et c’est une injustice (ce qui ne signifie pas que parmi ces best-sellers, certains ne soient pas des œuvres excellentes, profondes et généreuses. Mais quelques succès d’auteurs fabriqués de toute pièce par une machine marketing issue de la télé-réalité ont de quoi laisser perplexe). J’espère que ce billet contribuera à la réparer, au moins en partie. Parce que Fratricide est un très bon roman. Un excellent roman. Plus que cela. Laissez-moi vous expliquer pourquoi.

Chez la plupart des romanciers à (gros) succès, tout est parfaitement calibré. C’est un peu comme si vous alliez faire vos courses : vous avez votre liste et vous remplissez votre caddie avec des produits que vous connaissez déjà et qui vous rassurent. Le 4ème de couverture de Fratricide vend d’ailleurs une histoire à l’avenant, découpée en trois parties, chacune narrant le parcours d’un personnage différent : James Mac Kendrick, un Irlandais. Emile Buffet, un Français. Ludwig Halpern, un Allemand. Dans un roman de facture classique, chacun aurait en effet eu droit à un traitement identique : même nombre de pages à quelques-unes près, cliffhangers si bien placés qu’on les voit venir à l’avance, découpage prévisible. Rassurant, donc. Patrice Quélard n’opère pas de la même manière et préfère prendre des risques, quitte à contredire le 4ème de couverture (une solution simple consiste à prendre l’habitude de ne PAS lire les 4èmes de couverture). De toute évidence, l’auteur s’est pris d’affection pour l’un de ses protagonistes et lui a taillé la part du lion. Il n’a pas non plus suivi la trame habituelle de ce genre de roman, où l’on passe d’un personnage à l’autre selon un rythme bien établi. Non, il a choisi sa propre voie, il a choisi de faire confiance à sa plume et de suivre son instinct. Fratricide est donc un roman instinctif. Émotionnel. Sans calcul. Ces traits de caractère constituent pour moi la force vitale du roman, sa personnalité, ce qui offre une expérience de lecture saisissante et d’une puissance peu commune, et qui nous immerge au plus proche de la réalité du terrain. Comment rester tiède devant l’horreur de ce conflit ? Il est possible de traiter la guerre comme un divertissement, une grande scène d’action trépidante ou de valeureux combattants rivalisent de courage. Mais ce serait nier la réalité que connut l’immense majorité des combattants. Patrice Quélard nous prend par la main et nous emmène avec lui dans les tranchées. Le style est incisif, tour à tour poétique et brutal, servi par une plume ciselée, imprégnée de vocabulaire et d’argot d’époque.

« D’après ce qu’on avait pu lire dans les baveux, il y avait maintenant des rats énormes qu’on appelait « rats de tranchées », comme si la guerre avait permis de découvrir une nouvelle branche de l’évolution des espèces. Foutaise. C’étaient les mêmes gaspards qu’avant la guerre, sauf que maintenant ils étaient rudement bien nourris, avec toute cette viande avariée. »

Les personnages sont au cœur de l’action ; le destin présenté est celui des hommes qui souffrent, non celui des Empires qui se disloquent. Le roman s’ouvre sur Emile Buffet dans les premiers jours de la guerre, lorsque les poilus ne s’appelaient pas encore ainsi, qu’ils portaient des pantalons rouge garance et des képis, et que les généraux n’avaient pas compris que cette guerre n’aurait rien à voir avec celle de 1870. Puis on repart en arrière dans le temps pour se diriger vers l’Irlande. Le texte nous offre alors une véritable leçon d’histoire romancée, où l’on s’instruit autant que l’on se passionne pour James Mac Kendrick, ce catholique irlandais qui pactise avec l’ennemi protestant, non par calcul idéologique mais par goût de l’amitié. Peut-être que le fait d’avoir moi-même de la famille en Irlande a faussé mon jugement, mais j’ai lu toute cette partie d’une seule traite. Et je me pris à mon tour d’une affection particulière pour James Mac Kendrick, qui « va découvrir que son pire ennemi n’est peut-être pas là où il croyait le trouver. »

Mon seul regret vient de la moindre place laissée à Ludwig Halpern, ce soldat Allemand venant d’une unité annonciatrice des forces spéciales. Pourtant, Patrice Quélard parvient en peu de pages à en faire un personnage dense et marquant (l’auteur est également un nouvelliste de talent). Mais j’aurais aimé le voir davantage développé.

L’ombre de Tardi, du capitaine Conan, d’Abel Gance, d’Yves Boisset planent sur ce roman épique, monumental, où les petites histoires rejoignent la grande. Dans Fratricide, l’homme tente de s’extirper de ce carnage dans lequel on le force à plonger, et s’emploie à tout prix à quitter les sentiers de la gloire. Au cœur de l’horreur, certains hommes se comportent comme des bêtes, d’autres comme des héros. Mais l’héroïsme consiste peut-être, dans de telles époques, à retrouver son humanité plutôt qu’à tuer le plus de frères possible. Relisez ou revoyez les bons romans et films de guerre. Les meilleurs ont tous un point commun : ils vous font prendre conscience que l’ennemi n’est pas l’Allemand, le Français ou l’Anglais ; l’ennemi est la guerre elle-même. En cela, Fratricide est une réussite éclatante.


Fratricide, éditions Les Amazones, 594 pages, 22 €

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1 Commentaire le Fratricide

  1. un roman magnifique par un auteur injustement méconnu je ne cesse de le dire. Bravo pour cette superbe chronique. Franck

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