L’océan de la stérilité, trilogie noire de Romain Slocombe

Je suis officiellement devenu chroniqueur pour Phénix mag. Mais ça ne m’empêche pas de vous parler, de temps à autres, de certaines de mes lectures personnelles. Je me devais de zoomer sur ma dernière découverte : Romain Slocombe. Ce nom ne vous est peut-être pas inconnu. Son roman Monsieur le commandant (2011) figurait dans la liste des sélectionnés au prix Goncourt. Mis à part cette faute de goût (un peu de provoc’ ne fait jamais de mal), son parcours est impressionnant et porte la marque d’un artiste complet : peintre, photographe, écrivain de romans, de scénarios de BD, de livres jeunesse, traducteur. Par le biais d’une recherche sur la toile, vous pourrez vous rendre compte que Romain Slocombe, né en 1953, ne fait pas dans le consensuel. J’en veux pour preuve son principal champ d’exploration photographique, qu’on qualifiera de curieux, étrange, décalé, ou pourquoi pas fétichiste (il photographie des Japonaises porteuses de plâtres et de pansements). De quoi donner envie de pousser plus en avant la porte de son univers.

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Appendage – Broken dolls – Romain Slocombe

L’océan de la stérilité est une trilogie, dont l’auteur explique qu’elle se veut un hommage à la trilogie La crucifixion en rose de Henri Miller, série polémique qui fut interdite de publication en France jusqu’en 1968. Lolita complex, Sexy New York et Shangai connexion, les 3 polars qui constituent L’océan de la stérilité, portent dans leurs titres les lettres qui composent l’oeuvre de Miller. (Sexus, Plexus, Nexus) Codes, anagrammes, références, clins d’œil et tiroirs : autant de passerelles que Slocombe lance entre ses propres créations et celles de nombreux autres artistes. Cette trilogie noire (parfois très noire) offre des niveaux de lecture multiples, à la manière de poupées russes, de couches d’oignon, où récits historiques documentés à fond côtoient fantasmes, onirisme et critique violente du monde de l’art. Le fil rouge des trois romans est déroulé Gilbert Woodbrooke, projection fictionnelle de l’auteur lui-même, ectoplasme de papier. Photographe (de femmes soldats blessées en uniformes déchirés) sans succès, éternel fauché, gaffeur, poursuivi par une guigne invraisemblable, Woodrbooke est le guide qui nous mène dans les bas-fonds de l’âme humaine, à rebours à travers les pages les plus sombres de l’Histoire, mais également la caution morale et comique qui permet au roman de ne pas sombrer dans le pathos ou la noirceur la plus pure. Slocombe nous lance dans les montagnes Russes (encore eux…), entre passages hardcore venus de notre passé tourmenté et épisodes burlesques, parfois vaudevillesques. Woodbrooke est sympathique par sa naïveté, son regard candide sur ce monde dont il explore les strates les plus abominables. Il est peut-être cet enfant que fut Slocombe, qui n’a jamais grandi totalement, n’est pas devenu un adulte pour de bon, parce que le monde des adultes n’est que violence aveugle, douleur et regrets. La narration n’est pas linéaire, volontiers déstructurée, usant de vrais-faux articles de journaux, d’extraits de journal intime, de lettres, de rêves (la vie onirique semble précieuse pour Slocombe, et j’avoue ma sympathie pour les gens qui pensent, comme Shakespeare, que nous sommes faits de la même matière que les rêves) dont on croit qu’ils sont réels… autant de procédés qui font de ces trois romans de grands patchworks, rédigés avec différents champs lexicaux, et qui démontrent tout le talent d’écrivain de l’auteur, capable de se mettre dans la peau d’une prostituée roumaine de 16 ans, d’une résistante Lyonnaise de 20 ans en 1944, d’un journaliste Anglais correspondant dans le Japon de la WWII, d’une artiste peintre à Los Angeles au temps des surréalistes. Je l’ai dit, mais je le répète : le travail documentaire est impressionnant et couvre une grande période géographique et historique, à rebours dans les couloirs du temps.

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Lolita complex, roman qui ouvre la trilogie, est sans doute mon préféré. Lu en deux jours, c’est un polar magistral, une claque dans la tronche, qui m’a laissé KO debout. La construction alterne l’enquête dans laquelle est plongé malgré lui notre malheureux héros avec le journal intime d’une roumaine rêvant d’une vie meilleure, et se retrouvant prise au piège de la prostitution. L’écriture de Slocombe est directe, ne s’embarrasse pas de longues descriptions, donnant un rythme et un souffle qui font du livre un véritable page turner, au sens noble du terme. Le thème central : les réseaux de prostitutions des pays de l’est, est plus que jamais d’actualité et croise avec un regard au vitriol sur notre société du spectacle, sur l’hypocrisie des nations évoluées et de l’Europe occidentale, de notre schizophrénie face au problème très actuel des migrants. L’auteur semble en outre régler des comptes avec le milieu de l’art contemporain, dont on se dit que s’il n’est pourri qu’au 8ème de ce qu’il nous expose, c’est déjà à vomir. On pense évidemment au très bon film de David Cronenberg, Les promesses de l’ombre (Vigo Mortensen, Vincent Cassel, Naomi Watts, 2007), d’autant plus que l’action se déroule dans les deux cas à Londres, cité d’émeraude qui attire de nombreux réfugiés. Dans le roman, il ne s’agit pas de la mafia russe, mais albanaise. Ne vous en faites pas, en matière de sauvagerie, ils font également très fort. J’ai lu certains passages en priant pour qu’ils soient issus de l’imagination tourmentée de l’écrivain, tout en sachant que ce n’était pas le cas. Vous allez frémir, vous allez sans doute pleurer, peut-être faire des cauchemars, et retenir votre souffle jusqu’au dénouement final, digne des meilleurs thrillers. En bref, un roman incontournable, qui remue les tripes.

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Sexy New york part sur des bases moins intenses. Passé la séquence d’ouverture, une longue scène tragi-comique nous montre un Woodbrooke plus à la ramasse que jamais. J’avoue qu’après le séisme causé par Lolita complex, j’ai connu quelques difficultés à rentrer dans cette histoire, et que les tribulations alambiquées du photographe gaffeur m’ont paru tirées par les cheveux. Mais le talent narratif de Slocombe permet au roman de décoller. Woodbrooke, embauché comme pigiste pour filmer un documentaire, s’envole pour New York. Le récit contemporain, qui se déroule début septembre 2001 (la date a évidemment son importance), est intéressant et bien mené – malgré quelques scènes un peu too much –  et croise l’histoire de l’art moderne – en l’occurrence du surréalisme – et surtout de l’affaire célèbre du Dahlia noir. Une jeune artiste peintre (je ne veux pas spoiler, donc je ne vous en dit pas trop), établie en banlieue de LA, rencontre de nombreux artistes dont Man Ray, et se trouve mêlée à une enquête des services secrets américains, en plein début de guerre froide. L’intrigue est complexe mais passionnante, et Slocombe sait faire vivre à merveille ses personnages historiques. Pour tout connaisseur ou fan de James Ellroy, le simple fait de revenir sur ces terres sombres constitue un plaisir en soi. La construction suit le même schéma que Lolita complex, avec une alternance de scènes contemporaines et de récit passé, jusqu’au croisement inévitable des deux, et deux résolutions d’intrigues qui pour le coup, m’ont paru l’une comme l’autre alambiquées, pour ne pas dire farfelues. Je ne sais pas si l’auteur adhère à la théorie qu’il développe concernant les attentats du 11 septembre (ce n’est pas mon cas), mais il a au moins le mérite de l’argumenter. Les sources et la bibliographie utilisés, qu’il liste en fin de roman, permettent à l’amateur curieux de se faire sa propre opinion. Au final, c’est un roman noir plutôt rythmé, qui vaut surtout pour sa plongée dans l’univers fascinant du Los Angeles post WWII et l’invitation à côtoyer certains des artistes qui ont marqué l’histoire de l’art.

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Shanghai connexion, roman qui clôt la trilogie, est le plus complexe et le plus déconstruit des trois. Le plus sombre, également. Je le déconseille aux âmes sensibles, tant la violence crue et réaliste – car basée sur des faits réels – de certaines scènes sont difficiles à lire. En tant qu’étudiant de la Vie et de l’âme humaine, je crois toujours, fort naïvement, que j’ai tout lu à propos des atrocités dont l’être humain s’est rendu coupable. Mais il y a toujours une lecture, à un moment ou à un autre, qui me prouve le contraire. Shanghai connexion fait partie de ces livres. Il traite de la seconde guerre mondiale, et si vous me suivez un peu, vous savez que c’est un thème qui me passionne tout particulièrement. Tout en suivant les tribulations de notre ami Woodbrooke à Lyon, où il est expédié comme membre improbable du jury d’un festival de cinéma trash (où il côtoie Jean-pierre Dionnet, clin d’œil sympathique – quoique mortel – au créateur de Métal hurlant, revue mythique à laquelle Slocombe a contribué en tant qu’illustrateur), nous voyageons depuis la Pologne récemment occupée, en compagnie de Juifs cherchant une patrie désireuse de les sauver (et n’en trouvant guère), vers le Japon des années 40, où nous vivons en direct l’invasion de Shanghai, pour laquelle l’auteur s’est largement inspiré – il le dit lui-même – de l‘Empire du soleil, roman de JG Balard qui fût adapté au cinéma en par Steven Spielberg (Christian Bale, John Malkovich, 1987), avant de dériver, au gré des turpitudes de l’histoire, vers une exploration époustouflante des réseaux de résistance Lyonnais. Comme dans Sexy New york, les passages avec Woodbrooke m’ont semblé un cran en-dessous de ce qui fait la force de cette trilogie : le récit historique, ou l’histoire romancée, appelez là comme ça vous chante, où le talent de Slocombe s’exprime à la perfection, sans fioritures. Les lettres de Gabrielle, jeune résistante qui se fait arrêter et expédier à Ravensbrück par Klaus Barbie, sont d’une puissance peu commune et vous empêcheront de refermer le livre. Malgré un dénouement qui reste selon moi, même avec le recul, décevant, le récit de Gabrielle vaut à lui seul la lecture de ce roman. Le justifie. Le rend même indispensable.

Non seulement c’est écrit d’une plume délicate, pleine d’humanité et d’empathie, non seulement le cadre historique est en béton armé, fruit évident d’un travail de recherche colossal, mais l’on y croise en prime un membre de ma famille, ce qui m’oblige à faire un aparté.

Les pages de Shanghai connexion accueillent en effet le grand oncle de mon père : l’abbé François Boursier. Membre du réseau Jove, il a caché des Juifs (et rédigé de faux certificats de baptême parmi les 2701 faux papiers utilisés avec l’inspecteur de police Pierre Moucot) et des résistants, et dissimulé des armes dans les orgues de sa cure avant d’être arrêté, torturé et exécuté par la Gestapo. Il a été fusillé le 20 août 1944 à Saint-Genis-Laval. Il rejoindra peut-être bientôt Yad Vashem, le mémorial des justes parmi les nations.

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Il est difficile d’exprimer à quel point l’on sort bouleversé d’une telle rencontre. Les mots permettent donc la résurrection de quelqu’un de si proche (par les discussions avec ma famille, par la douleur incurable de ma grand-mère, qui a également perdu son père dans des circonstances analogues – et dont le corps n’a pas été retrouvé) et si éloigné (je ne l’ai évidemment jamais connu) à la fois, quelqu’un qui fut tellement lumineux qu’il inspirât un écrivain. Il me semble que c’est la force même des mots, de l’écriture, des livres, que de livrer ces passages où l’on croise des figures héroïques, surhumaines, qui ont donné leur vie pour une cause qui leur semblait supérieure, qui ont enduré le pire pour un idéal toujours fragile, de nouveau menacé, de nouveau mis dans la balance. Le rôle de l’écrivain est là : rappeler l’essentiel. Pourquoi l’on vit. Pourquoi l’on meurt. Pourquoi la liberté, la tolérance, la culture, sont des temples sacrés qu’il faut défendre avec acharnement. Pourquoi ceux qui exècrent les penseurs, ceux qui tentent d’imposer leurs dogmes, politiques, religieux, brûlent les livres et emprisonnent les écrivains. Cette rencontre de papier fait que je ne peux pas être objectif vis-à-vis de ce roman, vis-à-vis de Romain Slocombe, et que je ne peux que vous inviter à lire cette trilogie, et à vous rappeler que si vous avez la chance d’avoir accès à des livres, à des bibliothèques, si vous pouvez marcher dans la rue sans crainte, si vous pouvez écrire en toute liberté, utiliser les réseaux sociaux à votre convenance, c’est parce que des hommes et des femmes ont donné ce qu’ils avaient de plus précieux : leur vie.

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romain Slocombe

Goût prononcé pour l’Histoire, volonté affirmée de mêler fiction et réalité, travail de documentation, fascination pour le Japon (sa tétralogie Crucifixion en Jaune se passe là-bas), influence du monde onirique, déconstruction du récit, appétence pour le thriller, capacité à se moquer de soi-même, rapport au monde parfois naïf, voire immature (ce qui selon moi n’est pas un défaut, mais plutôt un mécanisme de défense psychologique pour celui qui fouille dans les horreurs commises par l’être humain), exploration de la noirceur de l’âme humaine, goût pour la provocation, la peinture et la photographie : je ne pouvais pas passer à côté de romain Slocombe, tant il incarne ce que je cherche moi-même, à mon niveau et de manière modeste, à devenir en tant qu’écrivain. L’océan de la stérilité n’est sans doute pas exempte de défauts, mais c’est une trilogie qui se doit d’être lue, tant son auteur affiche sans retenue son audace et sa franchise. Non, même si Romain Slocombe s’amuse à travestir les images, les femmes et sa propre identité, il ne triche pas.

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