La légion des damnés, de Sven Hassel

Bonjour, auguste lecteur/lectrice. Je vais vous parler d’un écrivain qui est un peu passé sous le radar. Pourtant, une fois n’est pas coutume, j’ai choisi de m’intéresser à un auteur à succès. Pensez donc : Sven Hassel a vendu plus de 60 millions d’exemplaires de ses romans à travers le monde et fut traduit en 15 langues ! Ce nom ne vous dit sans doute rien, ou pas grand chose. Moi, je ne le connaissais pas. Merci à mon papa et à sa bibliothèque toujours bien garnie. Mais avant que je ne rentre dans le vif du sujet, un petit rappel historique s’impose.

Ostfront. Le front de l’est. En été 1941, Adolf Hitler brise le pacte germano-soviétique en lançant l’opération Barbarossa. Plusieurs millions d’hommes se lancent à l’assaut d’un front long de milliers de kilomètres. Bien que Hitler ait annoncé dans son livre Mein kampf l’importance de l’expansion vers l’est pour le peuple aryen, Staline se trouve démuni. Il faut dire que le tyran a purgé son état-major et ne dispose d’aucun officier d’expérience. Après une avancée ultra-rapide suivant la doctrine de la Blitzkrieg, la Wehrmacht est arrêtée in extremis devant Moscou. La première défaite militaire de l’Allemagne nazie ne fut pas la seule. Un an plus tard, la déroute de Stalingrad marqua le tournant de la seconde guerre mondiale. Mais l’entêtement de Hitler sur le front de l’est, qui s’explique par la lutte idéologique entre deux systèmes politiques antagonistes et deux dictateurs, provoqua la réponse ultra violente de Staline, qui de son côté n’hésita pas à sacrifier des millions d’hommes. La rassenkampf s’opposa à la grande  guerre patriotique. Ce fut une boucherie invraisemblable. En tant qu’occidentaux,nous avons du mal à réaliser l’horreur et la portée des combats qui eurent lieu sur ce front, et qui furent de loin les plus meurtriers de la seconde guerre mondiale. Le bilan de la guerre à l’est rend incrédule. Les chiffres sont si délirants qu’ils en deviennent abstraits : 11 millions de morts côté allemand, 30 millions côté russe. (dont 17 millions de civils) Ces chiffres peinent à nous faire comprendre le quotidien des soldats et civils broyés entre deux des plus grands dictateurs de l’Histoire. L’historien anglais Antony Beevor rapporte que l’écrivain et correspondant de guerre Vassili Grossman avait comprit que le devoir des survivants était de transformer ces millions de morts en individus, non comme des anonymes rangés dans des catégories caricaturales.

C’est là qu’intervient l’écrivain. L’écrivain est celui qui possède le pouvoir de transformer des faits statistiques en tranches de vie. Transformer les chiffres en individus, en être humains dotés d’une personnalité, d’aspirations et de rêves, de vies de famille. C’est là qu’intervient Sven Hassel. De son vrai nom Børge Willy Redsted Pedersen, son histoire mériterait un roman. Engagé volontaire dans la Wehrmacht en 1937, il déserta après l’invasion de la Pologne. Capturé, il fut versé au 27ème régiment de panzers, un bataillon disciplinaire. Il y passa la majeure partie de la guerre, principalement sur le front de l’est, et fut blessé 7 fois. Sa femme l’encouragea à écrire ce qu’il avait vu. La légion des damnés fut publié en 1953. Il est mort en septembre 2012, après avoir écrit 14 romans sur la WWII.

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Børge Willy Redsted Pedersen, alias Sven Hassel

Dans ce roman fluide et rythmé, on ne sait jamais où commence la fiction et où s’arrête la réalité. Sven Hassel affirma que « 90 % de cette histoire reposait sur des faits réels », mais il brouille les cartes, notamment par des introductions de chapitres en italique qui suggèrent une rupture avec le reste du récit. Au vu du titre, je pensais avoir affaire à un roman Fantastique. Il n’en est rien. Il s’agit d’un roman de guerre, pur et dur, qui nous plonge dans le quotidien d’un bataillon disciplinaire engagé sur le ostfront, avec l’équipage d’un char d’assaut Panzer IV. L’Histoire étant écrite par les vainqueurs, il est rare de lire ou de voir des romans ou films qui se passent du point de vue allemand. Mais les quelques œuvres qui le font donnent souvent d’excellents résultats, sans doute parce que le manichéisme propre à la vision traditionnelle de la WWII (les gentils ont vaincu les méchants) a tendance à falsifier la vérité humaine. Je pense évidemment au chef-d’œuvre de Sam Peckinpah, Croix de fer. Sven Hassel sait de quoi il parle, et sait retranscrire l’âpreté des combats, la routine du front, la fracture morale de soldats qui ne veulent pas se battre, qui rejettent l’idéologie nazie et détestent les SS, mais sont obligés de donner leur vie et de voir crever leurs camarades dans d’atroces souffrances. Les personnages sont magnifiques, hauts en couleur, et le roman fourmille de ces petits instants d’intimité et de camaraderie, souvent très drôles, qui rendent réels ces hommes en noir & blanc, qui disparaissent peu à peu dans l’oubli à mesure que les années passent. L’écriture n’est pas aussi maîtrisée (jugement à relativiser du fait de la traduction) que celle de Hemingway dans L’adieu aux armes, ou de Erich Maria Remarque dans A l’ouest, rien de nouveau, mais il n’en reste pas moins que La légion des damnés est un livre essentiel sur la réalité de la guerre. La réalité, c’est que la guerre est une saloperie. Malgré la polémique que fit naître un journaliste Danois dans les années 70 (il affirma que Sven Hassel était un imposteur et un collaborationniste nazi), polémique remise en cause par le fait que ce journaliste s’avéra être un négationniste de la Shoah, et malgré quelques longueurs en milieu de récit, La légion des damnés est une violente diatribe antimilitariste et anti nazie, une dénonciation de la folie humaine, de l’aveuglement idéologique et de l’embrigadement. Un roman qu’il est donc de bon ton de ressortir des placards et de relire d’urgence, avant qu’on ne refasse les mêmes erreurs.

Dieu, si vous existez, faites que cette innombrable armée de morts défile éternellement sous les yeux des maréchaux responsables ! Faites que le piétinement lugubre des souliers de ces soldats morts ne leur laisse pas un instant de paix ! Obligez-les à regarder en face ces centaines de milliers de regards accusateurs ! Que les mères, les femmes, les sœurs, défilent devant eux et leur jettent éternellement à la face la liste des crimes qu’ils ont commis, eux et leurs officiers d’état-major, qui ont organisé ces massacres hideux pour plaire à un petit bourgeois sans talent, un peintre en bâtiment aux trois-quart hystérique…

1 Commentaire le La légion des damnés, de Sven Hassel

  1. Tu me donnes envie de le relire! Pour ton paragraphe final,je pourrai dire que tu plagies (presque) le scenario du film “j’accuse “d’Abel Gance (1919) que j’ai dans ma DVDthèque!

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