Mémoires de corps, de Johanna Almos

Le corps est un sujet délicat, tantôt fantasme, tantôt souffrance, il cristallise les émotions et les douleurs ; dans cet ouvrage, Johanna Almos vous emmène, au travers de 14 nouvelles, à la découverte de cet autre partie de soi-même, pour une douloureuse plongée au plus profond de l’être humain.

 Mémoires de corps est un recueil de 14 nouvelles, publié aux éditions Otherlands. Si vous êtes familiers de ce blog, ce nom vous est familier. Plus qu’une maison d’édition indépendante, les Otherlands sont avant tout une communauté, qui regroupe de nombreux écrivains fantastique/horreur/SF désireux de partager leurs écrits et leur passion pour la littérature. Les profils de ses membres sont donc assez disparates (on y trouve notamment un cuistot, un infirmier, un comte, un profond, une chaudasse et bien d’autres…). En ce qui concerne Johanna Almos, elle partage son temps entre l’écriture et la librairie Plume & image (à tonnerre), qu’elle a reprise il y a quelques mois avec son conjoint Rémi Colliot. Johanna est donc une collègue d’écriture, une amoureuse des livres, et une amie ; vous pouvez penser que cette chronique ne sera pas objective. Vous avez raison : elle ne l’est pas.

Mais il est une réalité que je n’ai pas besoin d’embellir : Johanna Almos écrit bien. Très bien. Elle l’a prouvé notamment en publiant dans l’anthologie annuelle Ténèbres dirigée par Benoît Domis, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Le fantastique, dans Mémoires de corps, est en retrait, subtil, affleurant par touches sombres, sur une toile bien plus grande et ambitieuse qu’un simple exercice de style. Chaque texte du recueil raconte d’abord une histoire de destins brisés, des femmes le plus souvent, blessées, à vif, qui ont souffert ou souffrent dans leur âme et leur chair. L’esprit et la matière sont indissociables, et au fil des nouvelles se dessine la carte de territoires ravagés par les guerres : les êtres fragiles, humains, qui deviennent inhumains d’avoir trop mal. Johanna Almos ne cherche pas le frisson à peu de frais, le divertissement horrifique de série B, mais à instaurer une ambiance, un climat, forcément sombres et inquiétants, qui font dériver le lecteur vers les rivages d’une angoisse complexe, insidieuse, poisseuse. L’influence de Mélanie Fazi est palpable (la dernière nouvelle, La preneuse de notes, en est la parfaite illustration). L’écriture est au diapason de cette ambition : on sent affleurer sous la surface des mots une recherche stylistique, un engagement total.

Retour en détail sur chaque texte.

Maison villebasse : Une plongée sans concessions dans les méandres d’un asile de femmes, au début du 20ème siècle. L’occasion salutaire de rappeler que trop souvent, ceux qui sont atteints d’une maladie chronique, qui souffrent, sont rejetés par la société du fait de leur douleur mais aussi de l’incompréhension des autres. Le malade, le souffrant, est celui qu’on ne veut pas voir. Et peu importe ce qui se passe derrière les murs des institutions. Un texte qui frappe d’emblée, comme un coup de poing à l’estomac.

Une fois abandonné ici, on vous oubliait. Dissimulé aux yeux du monde tel un honteux secret.

Sur le bateau : Plus que jamais d’actualité, le drame quotidien des migrants fuyant guerre, dictatures et misère, est le cœur de cette nouvelle déchirante. Jamais politique, ce récit s’intéresse à l’état d’esprit du protagoniste principal, un enfant.

Le jour est mort, seule demeure la nuit et la nuit c’est cette cale abîmée par les eaux. La houle fait danser le navire comme une coquille de noix. Les zombies hurlent, ils disent que le bateau va sombrer. Je ne les crois pas.

Lycanthropie : dans ce texte court, le mythe du loup-garou est utilisé pour traiter le thème des femmes battues. L’acuité sociale de Johann Almos est superbement mise en écrit, loin de tout manichéisme. La volonté de parler des êtres et de leurs failles, sans jugement péremptoire, est d’ailleurs une constante de ce recueil.

Il lui décoche un coup de pied rageur. Le membre heurte ses côtes trop maigres. Après lui avoir asséné une dernière gifle, l’animal se détourne du corps meurtri.

Catharsis : Un texte magistral, âpre, viscéral, qui se lit en apnée. Il dévoile une vision de l’enfer, l’autodestruction, ce royaume que nous portons tous en nous-mêmes.

L’enveloppe prive l’esprit de sa substance, elle retient les faux semblants. La chair pue le mensonge et la souffrance. Je veux disparaître, je veux vivre.

La mort de Newton : La mort du doudou Newton est l’allégorie de la mort de l’enfance, ravagée par les adultes, leurs perversions et leur aveuglement. La première personne du singulier sert à merveille cette nouvelle qui demandera un peu de temps pour s’en remettre.

Mais voilà, Newton avait mal fait son travail et il fallait qu’il paie. C’est comme ça la vie, on récolte ce qu’on a semé, c’est ce que maman dit tout le temps.

Corpus Dei : L’écrivain est une sorte de Dieu ; un créateur qui offre vie et mort avec le même détachement. Ici, l’auteur décide de se mettre à la place de Dieu, l’unique, et imagine ce qu’il ressent alors que tant de fanatiques s’expriment en son nom. Un texte décalé et blasphématoire très sympathique.

Nietzsche a dit que j’étais mort ; si seulement c’était vrai. Le suicide, j’en rêve mais ils l’ont interdit en mon nom, ces cons.

Voodoo child : Le deuil, ou ce que les épreuves nous enseignent sur nous-mêmes ; en quoi elles modifient notre rapport aux autres, et la vision qu’ils ont de nous.

Je ne suis rien. je ne suis plus que ce trou dans mes chairs, je deviens ce vide. Si seulement il pouvait m’aspirer jusqu’à ce que je disparaisse.

Vivre morte : L’auteur utilise ici la figure du vampire pour parler de viol. Âmes sensibles s’abstenir. Le fantastique dissipe en partie l’horreur d’une scène finale écrite avec un tel brio qu’elle en devient douloureuse.

Très jeune, la vie lui avait appris qu’on ne pouvait pas croire n’importe qui. Pourtant, elle n’avait qu’un désir : trouver quelqu’un qui l’aime enfin ; quelqu’un sur qui elle pourrait compter.

Détendez-vous : Une nouvelle plus légère, une des rares dans laquelle le protagoniste principal est de sexe masculin. Vous ne verrez plus vos séances de sophrologie de la même manière…

La sophrologie, ce n’est peut-être pas pour lui, finalement. S’il ne ressent aucune amélioration après cette séance, il arrêtera.

Les maux et la chair : Aurore est une femme solitaire et carriériste, qui a tout sacrifié à son travail. Jusqu’à ce que des visions oniriques l’emportent dans une relation SM, qui laisse ses traces bien après qu’elle se soit réveillée.

Dix heures du matin, le lendemain ou le surlendemain, elle ne sait plus. La peau cuisante, elle porte encore les stigmates du rêve. Ses bras, hanches, jambes et pieds transparaissent à peine sous l’encre bleutée. Des calligraphies inconnues forment une incantation sur sa peau. A la surface, perlent des gouttes rubis.

Le sang, le stupre et la proie : Ce texte est la suite de Vivre morte. On prend un plaisir malsain à découvrir ce qui est advenu de Liane, et de sa vie d’être surnaturel. Moderne et surprenant, ce conte vampirique en deux parties ne peut laisser indifférent.

La rue est une prison, elle le sait. Une geôle qui abaisse et qui dégrade, une drogue dont on ne peut se passer. Le bitume est un mouroir. Le corps : des oripeaux affamés. Voilà des années qu’elle est prisonnière des boulevards ; talons aiguilles sur béton sale.

Grossesse : Cette nouvelle a été publié auparavant dans l’anthologie Ténèbres. Sous forme de journal intime, on y découvre l’histoire de Rachel, une jeune femme enceinte. L’horreur et la mélancolie se disputent. Il flotte comme des airs de Rosemary’s baby

Je l’ai embrassé et nous sommes allés nous coucher. Il m’a serrée dans ses bras toute la nuit en sanglotant. Ça m’a fait peur. Est-ce parce que nous nous sommes un peu disputés ou simplement que sa future paternité l’angoisse ? Je ne sais pas.

Hiver : Ici, le surnaturel est poétique, s’immisce dans le texte avec douceur. Une nostalgie profonde suinte des lignes et nous entraîne aux côtés d’Alice et Anna, vers l’hiver de l’existence…

Maintenant que nous étions peau contre peau, je comprenais t’avoir désirée dès le premier jour et je trouvais ça beau. Je n’éprouvai aucune honte tant il me semblait naturel de t’aimer. Pas un instant je ne songeai au regard des autres ni à leur haine. Ce fut toi qui m’appris qu’il fallait se méfier, que les gens n’étaient pas si ouverts d’esprit que je ne le pensais. Toi qui étudiais les poèmes de Sapho ou de Verlaine, tu ne partageais pas leur liberté.

La preneuse de notes : Le texte qui clôture ce recueil est une merveille. Subtil et lumineux, il procède d’une mise en abyme qui enthousiasmera les écrivains. On sent poindre un soulagement exquis, un sentiment de plénitude, peut-être même de sublimation.

Il en va des personnes comme des légendes : certaines semblent avoir toujours existé.

En conclusion :

L’exigence de Johanna Almos est à la hauteur des attentes suscitées par le sujet de son recueil. Le corps et ses blessures, la souffrance physique, ne lui sont que trop bien connus. Mémoires de corps, magnifié par la couverture d’Estelle Leduc, est une catharsis en quatorze points, une symphonie du malheur, une mélodie cruelle, sombre et magnifique, qui vous emmènera loin. Johanna Almos ne triche pas. Elle ne ment pas. Ses récit sont porteurs d’une franchise à la fois troublante et pathétique, qui ne pourront que vous bouleverser, et qui s’achèvent sur un final sublime. Comme si, au bout du compte, la souffrance aussi pouvait prendre fin, et le corps garder la mémoire des instants heureux, des instants de vie.


Mémoires de corps, de Johanna Almos, éditions Otherlands. 216 pages, 9€.

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