Le jardin des silences, de Mélanie Fazi

J’ai hésité à poster cette chronique, eu égard aux derniers évènements tragiques. Mais il semblerait que notre monde soit tragique. Si l’on abandonne nos passions et ce qui nous tient debout, plus rien n’aura de sens. La culture est le premier rempart contre la barbarie, contre la folie destructrice qui ronge l’âme humaine. Il m’apparaît de plus en plus évident que les arts sont les portes qui mènent  à la compréhension du monde. Divulguer, promouvoir la culture sous toutes ses formes, contribuer à son échelle à éveiller les esprits, devient donc un acte de résistance. Je vais donc vous parler aujourd’hui de Mélanie Fazi et de son recueil de nouvelles “Le jardin des silences”.

Contrairement à beaucoup de mes camarades d’écriture, je ne me suis pas tourné vers le Fantastique par amour du genre. Non pas que je n’aime pas ça, au contraire, vous imaginez bien que je ne passerai pas des heures à en écrire, sinon. Simplement, mon chemin vers l’écriture ne fut pas tracé par un goût immodéré pour la lecture (même s’il y eut Stephen King), mais bien plutôt pour des raisons psychanalytiques, que je ne développerai pas ici, car ce n’est pas le sujet. Même si j’aimais lire et que j’y trouvais une source d’apaisement et de réconfort, je peux dire que chez moi, l’écriture a précédé la lecture. Ce qui explique qu’il y a encore 3 ans de cela, je ne connaissais pas Mélanie Fazi. On ne peut pas tout connaître, me direz-vous. Du fait de mes lectures éclectiques, j’ai beaucoup de lacunes en littératures de l’imaginaire. Heureusement, il n’existe rien de plus agréable que de combler sa soif de connaissances et de découvrir des auteurs talentueux. Je remercie au passage Sneed, mon fournisseur officiel de littérature, et proche de Mélanie. Oui, le monde est petit tout en étant grand.

Vous pouvez retrouver ici l’interview de Mélanie Fazi par Erik Vaucey.

Donc, rentrons dans le vif du sujet. À l’occasion du salon Fantastique de Paris, j’ai enfin pu rencontrer Mélani Fazi. Je me suis procuré un exemplaire de son dernier recueil, intitulé “Le jardin des silences”. Le titre en lui-même est fascinant et résume très bien l’atmosphère générale, tout en étant raccord avec la superbe couverture. À la fois intriguant, poétique, mystérieux. Autant vous le dire d’emblée : ce recueil est un bijou. Il a d’ailleurs été récompensé par le prix Masterton. Je vais revenir plus en détails sur chaque texte, car une chronique globale n’aurait que peu de sens. Chaque texte est une perle rare qui mérite un petit mot en tête à tête, un instant de partage.

mélanie fazi

J’aime la façon dont une nouvelle permet de saisir un personnage à un moment précis de sa vie, un moment de crise ou de résolution, plutôt que de détailler toute son histoire.

Swan le bien nommé. Le texte qui ouvre le recueil est peut-être le plus lent au niveau du rythme. C’est en fait une entrée en matière idéale pour ceux qui comme moi, découvrent l’univers de Mélanie Fazi. La délicatesse, voilà l’adjectif qui illustre le mieux, selon moi, ce texte très poétique, dans lequel une petite fille doit délivrer son frère d’un sortilège. L’écriture est fluide et ciselée. Chaque mot est à sa place, aucune phrase n’est inutile. Il en naît un rythme envoutant et nostalgique qui crée rapidement un tourbillon d’émotions. J’en suis sorti la gorge serrée, en réalisant que je ne pourrai pas enchaîner les textes comme je le fais parfois avec les recueils de nouvelles. L’ambiance, les personnages, l’atmosphère persistent sur la rétine et nécessitent d’être digérés.

L’arbre et les corneilles. Un conte de Noël féérique, magique, qui retranscrit à merveille l’esprit de Noël. Vous savez, ce petit quelque chose qui tend à disparaître sous les montagnes de cadeaux fabriqués en Chine et la soupe servie par Disney. Ce sentiment imperceptible que la magie existe encore et que l’amour n’est pas un vain mot. Lucile attend les corneilles qui lui amènent les souvenirs des Noëls précédents. Ce qui m’a étonné, c’est que j’ai aimé alors ce n’est absolument le genre de textes que j’ai l’habitude de lire. Tout est subtilité, finesses. Lire ce texte, ce serait comme tenir entre ses mains un globe de cristal, fragile et ouvragé, qu’on aurait peur de faire tomber.

Miroir de porcelaine. Iris élabore des spectacles d’automates. En herchant à atteindre la perfection, elle se laisse dépasser par sa création. J’ai vu dans ce texte une métaphore de la recherche et de la création artistique. J’y ai reconnu les angoisses et les interrogations de l’artiste. Quel est le but de la création ? Que cherche-t-on à travers l’acte de créer ? Quel est l’impact de ce qu’on invente sur ses proches, sur sa vie et sur son identité ? La construction de ce récit est d’une complexité et d’une élégance rare.

L’autre route. Je me suis retrouvé en terrain plus connu avec cette nouvelle, qui se rapproche davantage d’un fantastique inquiétant, angoissant, voire horrifique. L’influence de Stephen King est clairement perceptible dans le postulat de départ : Et si ?

Un père ramène sa fille chez sa mère, avec laquelle il s’est séparé récemment. Et si, d’un seul coup, la route sur laquelle ils roulaient disparaissait pour laisser place au chemin d’un monde parallèle ? Un récit plus facilement accessible sur la forme, superbe analogie de la séparation et du rapport père-fille sur le fond.

Les sœurs de la Tarasque. Dans ce récit de Fantasy qui plaira à coup sûr aux amateurs de Game of thrones, plusieurs jeunes filles ont été choisies pour vivre dans un couvent isolé. Parmi celles-ci, l’une sera choisie par l’Avatar, un dragon capable de prendre forme humaine. Le texte est centré sur le personnage de Rachel, son conflit et ses interrogations. Rachel est une jeune fille qui ne pense pas comme les autres, qui n’a pas les mêmes goûts, et qui cherche à survivre dans un monde rigide et autoritaire. Une nouvelle rythmée et profonde, qui se lit d’un trait.

Le pollen de minuit. “Nous sommes faits de la même essence que les rêves”, disait William Shakespeare. Mélanie Fazi reprend la célèbre citation à son compte et offre ici le texte qui m’a peut-être le plus enthousiasmé. Ce n’est sans doute pas le plus mature sur la forme, mais l’idée de départ m’a transcendé. Si comme moi, vous entretenez un rapport étroit avec votre vie onirique (si vous ne comprenez pas cette phrase, c’est que ce n’est pas votre cas), vous ressentirez la même fascination.

L’été dans la vallée. On retrouve dans cette nouvelle de Fantasy l’idée du don et de la différence, des thèmes omniprésents dans le recueil. Ce qui intéresse l’auteur, c’est bien entendu ce que le personnage fait de son don, ou ce qu’il n’en fait pas. Un don est-il nécessairement une chance ? Existe-t-il, comme l’avait dit Kazimierz Dabrowski, des cadeaux tragiques ? On peut également voir dans ce texte une belle analogie de l’adolescence, de la maturité, du libre arbitre.

Le jardin des silences. la nouvelle qui donne le titre au recueil porte la marque de fabrique de l’auteur : personnages qui s’interrogent sur le sens de leurs existences, sur leurs actions, trame poétique qui compose la symphonie de l’écriture, ouverture fragile et subtile sur le surnaturel. Thèmes de la perte, de l’absence…  Mais ce texte est différent parce qu’il tire du côté du polar noir.  Étant amateur du genre, je me suis réjoui de voir qu’il était possible de marier ainsi des genres à priori éloignés. C’est une réussite.

Née du givre. Voilà un récit de fantastique pur, marqué par la thématique du miroir et de la personnalité. La poésie des mots nous mène ici vers l’horreur. Mais ce n’est pas de l’horreur au sens “gore”. Il n’y a presque aucune goutte de sang dans les récits de Mélanie Fazi. L’horreur y est davantage psychologique. Moins spectaculaire, plus indicible, elle gagne d’autant en intensité. Le texte le plus sombre du recueil.

J’ai une vieille fascination notamment pour les histoires de fantômes. Elles sont davantage axées sur les personnages, les ambiances, les émotions, la dimension humaine, que sur l’aspect horrifique du genre.

Dragon caché. Abel, un petit garçon abandonné par ses parents, est le maître d’un dragon enfoui sous la terre. Un superbe conte de Fantasy qui explore la tragédie que peut être l’enfance. Comment surmonter ses blessures pour devenir un adulte fort et autonome ? Ce qu’on appelle en psychanalyse la sublimation. Oui, Mélanie, tu m’as fait pleurer avec ce texte.

Un bal d’hiver. Oriane est une jeune file qui subit la perte récente de sa mère. Elle accepte mal que son père ait trouvé une nouvelle compagne. Dans ce conte de Noël, les fantômes ne sont pas des êtres de souffrance et de peur, mais plutôt des guides bienveillants, qui aident les vivants à surmonter les épreuves.

Trois renards. Une violoniste hors du commun possède le don de déchirer le voile des apparences. Sous le postulat Fantastique, c’est un récit magistral sur la violence conjugale. Une manière idéale de clore le recueil, en trouant les ténèbres et en donnant une note d’espoir, une note qui résonne longtemps. Très longtemps.

Mes premiers textes étaient assez sombres. Je crois que je vais plus spontanément maintenant vers des choses un peu plus lumineuses.

Une nouvelle n’est pas un roman court : c’est une histoire en soi, mais qui est amorcée sur le papier pour continuer à cheminer dans l’esprit du lecteur. Existe-t-il une frustration à se séparer si vite de personnages marquants ? Non, mille fois non. Parce que Mélanie Fazi établit une communication entre le lecteur et son univers, et que celle-ci se poursuit bien après que l’on ait refermé la dernière page. Mélanie m’avait marqué en dédicace : “bon voyage”. Cette lecture est en effet un voyage, dont chacune des 12 étapes est unique et m’a bouleversé, à sa façon, me laissant une impression durable. L’écriture est un art, la nouvelle en est une des composantes, et “Le jardin des silences” est assurément un chef-d’œuvre du genre, une lecture qui fera vibrer des cordes invisibles au plus profond de votre être.



Prolongez la lecture avec l’interview de Mélanie Fazi par Erik Vaucey.

Le jardin des silences, de Mélanie Fazi

Publié chez Bragelonne le 22/10/2014. 256 pages, 15€

Publié chez Folio SF, 336 pages, 7.70€

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