Écrivain à succès, ou l’obsession de la réussite

En complément à mon article volontairement foutraque “Profession : écrivain” (comment voulez-vous que je réponde sérieusement à une question aussi vide de sens ?), je vous propose une nouvelle réflexion haute en couleurs. La corollaire à la question écrire est-il un métier ? Si écrire est un métier, cela sous-entend que certains écrivains sont plus compétents que d’autres. Certains connaîtront le succès. Et d’autres, non. Voilà donc la problématique : comment mesurer la compétence d’un écrivain ? Que signifie être un “écrivain à succès” ?

Le système capitaliste a atteint son objectif ultime : brouiller les consciences au point que les gens ne se rendent même plus compte qu’ils traduisent la réussite en terme de succès financier. C’est devenu un mécanisme inconscient. J’entends déjà des voix s’élever et rugir :”non, c’est faux, tu te goures, tu cherches la baston, p’tite tête ?” N’empêche. Les faits sont là. On y est. Quel scribouillard ne rêve pas, en s’installant derrière son clavier, d’être publié chez Flammarion ou Gallimard, de passer sur Inter ou à Intervilles (je ne sais plus si ça existe, mais vous avez compris l’idée), de voir la couverture de son roman tapisser les galeries de la station Châtelet-les-halles et servir d’urinoir aux clodos ? Se rendre aux réunions de famille en cabriolet, lunettes de soleil sur le nez, et savourer les exclamations enthousiastes et les claques dans le dos des cousins-cousines. La télé a tellement bousillé nos neurones à coups d’émissions de poubelle-réalité que la conscience collective est vérolée jusqu’à sa matrice. On vous prendra un peu de haut, avec cette petite pointe de mépris à peine perceptible, si vous restez un écrivain inconnu, publié dans des petites maisons sans moyens, mais on s’exclamera devant votre génie si vous sortez un best-seller. Là où tout le monde vous reprochait de rêver, on vous félicitera pour votre abnégation et votre audace. Pourquoi ? Parce que vous serez bankable. Je n’ai pas raison ? Pourquoi alors vous énervez-vous en lisant cet article ? Pourquoi vos mains tremblent-telles et vous roulez-vous par terre en tapant des pieds ?

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Le contre-argument sera : “Non, c’est faux. D’abord, tout le monde ne pense pas comme ça. C’est bien d’avoir réussi à écrire un bouquin ou des nouvelles. C’est un accomplissement personnel.” Sauf que très souvent, cette phrase plutôt bienveillante sera contre balancée par “Mais maintenant que tu es allé au bout, et que ça ne marche pas (sous-entendu que tu n’a pas trouvé d’éditeur ou que ça ne se vend pas), ce serait bien que tu trouves un vrai job, et que tu passes à autre chose.” L’argument final étant qu’aujourd’hui, avec la multiplication des structures éditoriales, le livre numérique, les plate-formes d’auto-édition, si ton bouquin est bon, un jour ou l’autre, quelqu’un le remarquera. Et un jour ou l’autre, il aura le succès qu’il mérite. Si ça n’arrive pas, il faut que tu acceptes l’idée que tu n’es peut-être pas aussi bon que tu le crois.

Le mérite. En voilà un gros mot. Où avez-vous vu qu’on avait ce qu’on méritait, dans la vie ? L’injustice est une des règles de fonctionnement de notre société.

Imaginons que j’écrive un roman. De taille modeste : 350 000 signes espaces compris. Je l’envoie à un tas d’éditeurs. Je reçois des lettre de refus plus ou moins argumentées. Personne n’en veut. Je l’auto-édite. Il fait son bonhomme de chemin et touche environ 200 lecteurs. Fin de l’histoire. Vous aurez écrit un roman que peu de gens auront lu, certes. Mais vous avez écrit un bouquin ! Vous êtes allé au bout de votre idée, vous y avez mis du temps, de l’énergie, de la passion, voire de la rage, que sais-je, ce qui vous anime. Vous y avez mis un bout de vous-même. Vous serez déçu, évidemment, qu’il n’ait pas touché davantage de lecteurs. Mais vous pouvez en être fier. Il vous appartient pour toujours.

Imaginons maintenant que ce même roman prenne un chemin inverse : il est accepté par une grosse maison. Vous pouvez sauter au plafond. C’est une reconnaissance de votre travail, qui sera accessible au plus grand nombre. Avec un peu de bol, il se vendra bien et vous permettra, rêvons pour de bon, de vivre de votre plume. C’est ce que je peux souhaiter à toute personne se lançant dans l’écriture. Je ne suis pas différent moi-même : si Flammarion m’offrait un contrat, je signerais sans hésiter. Si Hollywood m’achetait un bouquin, je prendrais le chèque. Sans aucun scrupule. Mais fondamentalement, quelle différence ? Si l’on met de côté l’aspect financier, voire la gloire qu’il y a à devenir un écrivain connu (même si les écrivains ne sont que rarement très connus), votre œuvre sera née de la même façon : depuis votre encéphale, via vos gaines de myéline, jusqu’à vos doigts, sur une plage blanche qui s’est peu à peu noircie.

Qu’est-ce que le succès : l’argent, la gloire, la reconnaissance ? La notion de succès est forcément subjective, tout comme elle est plus ou moins influencée par les contraintes extérieures : entourage familial ou professionnel, rêves marketing du système consumériste, motivations psychologiques plus ou moins conscientes… Est-ce que vous écrivez pour vous acheter une Rolex avant vos 50 ans, ou bien parce que vous souhaitez toucher les gens, parce que vous estimez que ce que vous écrivez pourra avoir un impact positif sur leur vie ? Parce qu’une force quasi inconsciente vous y oblige ? Parce que sinon, vous vous feriez sauter la cervelle ? Quelle est la véritable ambition ? Finir au top des ventes de livres, accomplir un besoin personnel et supérieur, ou rencontrer une poignée de lecteurs qui vous diront avec émotion à quel point vos mots les ont touchés ? Quelle valeur accordez-vous au “merci” d’un lecteur ? Ce système nous bousille les neurones au-delà de l’imaginable. Autant je peux comprendre que l’auteur qui a commencé à en vivre et qui galère pour se nourrir et se loger cède aux sirènes du roman putassier et vendeur, autant je ne comprends pas le but de ceux qui prétendent écrire par passion ou par nécessité psychique mais qui ne recherchent, au final, que la reconnaissance du plus grand nombre. Écrire pour la gloire, écrire pour l’argent, écrire pour voir sa photo dans Télé star ou pour devenir animateur télé. Comprenez-moi bien : c’est leur droit le plus strict. En ce qui me concerne, je sais pourquoi j’écris. Je suis très lucide sur ce que je recherche quand je me mets devant mon clavier. Je sais aussi ce que je dois à l’écriture. Je n’en reviens toujours pas d’être publié, même si mes lecteurs se comptent sur les doigts de deux mains. Et je m’amuse toujours autant de recevoir des e-mails de proches m’affirmant qu'”il faut que je m’accroche, que je vais y arriver.” Arriver où ? A Los Angeles ? Dans les pages de Closer ? Est-ce donc cela, le but ultime de l’existence ?

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Qu’est-ce qu’un écrivain compétent ? Comment mesurer cette compétence ? Par le volume de ses ventes ? Par un ratio publications/lettres de refus ? Par la quantité de signes qu’il écrit par jour/mois/année ? Par sa capacité à construire des intrigues ? A inventer des nœuds dramatiques ? A créer des personnages qui marquent ? A “bien” écrire, c’est-à-dire à avoir une “belle plume”, imagée, poétique, dont la forme se raccorde au fond ? Qui est lui-même assez compétent pour juger cela, et pour évaluer combien ça vaut ? Quelle est la valeur monétaire exacte de ces mots couchés sur le papier (tiens, on pourrait calculer les salaires de tous ceux qui vivent de l’édition, diviser la somme par un facteur X et reverser ce pactole à l’auteur; en voilà une bonne idée) ? Un roman a-t-il plus de valeur qu’une nouvelle ? Quand on commence à se poser ce genre de questions, le mal est déjà fait. L’art n’est pas objectivable et ne le sera jamais. Aucun algorithme ne pourra anticiper ou mesurer la qualité intrinsèque d’une création. Si je n’arrive pas à publier mes romans, est-ce parce que je suis incompétent ? Parce qu’ils ne sont pas bons ? Parce que j’écris mal ? Que penser, dès lors, de la myriade d’écrivains qui avaient tellement d’avance sur leur époque qu’il a fallu qu’ils meurent pour que le monde les comprenne? Est-ce que la multiplication des éditeurs indépendants ou l’émergence de l’auto-édition leur aurait donné plus de visibilité ? Est-ce que Kennedy O’ Toole aurait échappé au suicide s’il avait vendu 200 exemplaires de “La conjuration des imbéciles” sur Kindle ? A quel niveau de ventes aurait-il échappé à sa mort ? 300 ? 500 ? 1000? 10 000 ?

Faut-il créer un barème de revenus pour les écrivains, avec un système d’échelons ? Imaginons une caisse commune, dans laquelle seraient reversés tous les droits d’auteur. (ouh, le vilain communiste !) Chaque auteur toucherait un salaire équivalent à une formule : (nombre de livres vendus / nombre de signes) + droits d’adaptation audiovisuels + bonus création de personnage fort + bonus de nœud dramatique + bonus de twist – retours de stock ou dépôt, le tout pondéré par le nombre d’années d’écriture, avec une augmentation graduelle des bonus par l’ancienneté. Là.

Peut-être faut-il commencer par se poser la question en tant que lecteur, et non en tant qu’auteur : qu’est-ce qu’un bon livre ? Pour moi, un bon livre est un livre qui me touche. Qui me transporte. Dans lequel l’écrivain a sur traduire en mots des conjectures ou des sensations. Peu importe le genre ou le style. En ce qui me concerne, je lis de tout : littérature générale, Fantastique, Horreur, SF, polars, biographies, livres d’histoire, nouvelles, romans, essais. Parfois, j’ai envie d’aventures. Mais aventures ne veut pas dire, comme je l’entends trop souvent, “pas prise de tête”. Alexandre Dumas savait divertir tout en étant intelligent, à l’inverse de nos amuseurs publics actuels. Parfois, j’ai envie d’art, d’écriture viscérale, j’ai envie de lire Bukowski ou de relire Céline. L’écrivain a rempli son job s’il est parvenu à me faire oublier le réel ou à mieux le rendre tangible. Certains auteurs vont encore au-delà : ils changent votre vision du monde. Ils changent votre vie. Ils révolutionnent votre univers. Ce sont des génies authentiques, des précurseurs, des découvreurs. Il n’y a pas d’ambition plus haute, pour un auteur, que de chercher à s’approcher de ce graal. Qu’un lecteur vienne vous trouver, un jour, vous prenne la main et vous dise : “vous avez changé ma vie. Merci.”

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Maintenant que vous arrivez  au bout de cet article (bravo), vous vous dites sans doute que je suis défaitiste, ou pessimiste, ou que je ne crois pas assez en moi, ou que je n’écris tout simplement pas assez bien. Après tout, ça fait 20 ans que j’écris et je ne suis toujours pas un écrivain à succès. Je suis donc jaloux de ceux qui réussissent, et aigri de ne pas y parvenir. Je me cache derrière des questionnements métaphysiques pour dissimuler mon échec patent. Et puis mon discours sonne un peu trop comme “écrire est une activité artistique qu’on fait parce qu’on y est poussé, l’artiste est dans la lune, loin des considérations matérielles”. Vous estimez, à juste titre, qu’écrire est une activité exigeante qui fait  vivre des milliers de personnes (à peu près 80 000 en France, pour quelques centaines d’auteurs au SMIC), et il serait juste, normal et mérité de pouvoir en profiter. Je suis d’accord, évidemment. Mais vous, vous saurez toucher un éditeur AAA et me prouver que j’ai tort. Je vous le souhaite. Il y aura forcément quelques heureux élus, de toute façon; c’est une obligation statistique (comme le fait d’avoir un gagnant au Loto). Le monde tel que je le vois est impitoyable. Il est tenu par des consortiums qui dictent leurs actions à nos ersatz de démocraties. Les populations sont conditionnées pour penser et agir d’une certaine façon et ne pas remettre en question l’ordre établi. Quelle est la place des écrivains dans ce monde-là, à votre avis ? Il y a pire que d’être un chômeur, un assisté ou un fonctionnaire, dans notre société : c’est de prétendre vivre de sa passion, et de faire de sa raison de vivre un moyen de subsistance.

On ne vous pardonnera rien : ni d’échouer à devenir un écrivain à succès, ni  d’y parvenir. Alors faites ce que vous aimez, devenez votre propre Dieu, votre propre maître, et écrivez, écrivez, écrivez, sans vous retourner ni chercher de réponses. Les réponses, la plupart du temps, n’ont aucun intérêt. Je vous file tout de même un tuyau : si vraiment c’est votre ambition, écrivez un livre sur comment devenir riche, ou comment devenir un gagnant. Je vous assure, en vous démerdant bien, c’est le pactole assuré. Puisque c’est le grand rêve contemporain d’une époque médiocre et pathétique.

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