Profession : écrivain

Profession : écrivain. C’est ce que j’ai écrit dans l’avion qui m’emmenait au Japon, sur la fiche de renseignement. Oui, j’ai mis ça plutôt qu”infirmier”, le métier qui m’avait permis d’acheter mes billets. Mon activité d’écrivain n’a jamais rien financé, elle m’a même plutôt mis en déficit. Entre les cartouches d’encre, les imprimantes, les envois volumineux par la Poste, les ordinateurs et les claviers pétés sur un coup de sang, j’en suis de mes frais.

En ce moment, tout le monde s’affole (enfin, quand je dis “tout le monde”, il faut relativiser. Dans certains coins du monde, on s’affole de savoir si on sera vivant le soir même) de savoir si écrire est un métier. Ce billet s’adresse à mes camarades de scribouille, qu’ils aient comme moi la chance d’être publiés et lus, mais pas celle d’en vivre, ou qu’ils soient débutants. Il s’adresse aux aspirants auteurs qui sont sur leur grand roman depuis 5 ans ou qui viennent de l’achever. Il s’adresse aux grands noms de la Littérature Française, même s’il y a plus de chance qu’ils lisent Ledecapsuleur que de trouver de la vie sur la Lune.

Allez, j’attaque d’emblée. Écrire est-il un métier : Oui. Merci pour ce truisme. Je ne vais vous faire grâce de la définition d’un métier. On peut être passionné et vivre de sa passion. Le fait est que ça dépendra d’un grand nombre de facteurs, tels que votre signe astrologique, votre groupe sanguin, votre capacité à sacrifier des boucs au nom du baron Samedi, la présence ou non de tâches de naissance sur votre peau. Il faut que vous compreniez une chose : écrire n’a jamais été considéré et ne sera jamais considéré comme une activité vitale. Pas plus que peindre ou composer des symphonies. Pour vous en convaincre, regardez quels sont les budgets que les gouvernements coupent en premier en temps de crise. On tape sur l’art et la culture. Les gens de goût, comme vous puisque vous êtes ici, savent très bien que l’art, la culture et l’écriture sont indispensables à la civilisation. C’est d’ailleurs pour ça que les fanatiques politiques ou religieux s’empressent de les dézinguer dès qu’ils en ont l’occasion. On tue des écrivains, on brûle leurs œuvres. Vous pensez que je digresse, mais vous avez tort. Je vous mène au point névralgique, au cœur du débat. Oui, écrire est un métier, mais tout est fait pour vous dissuader de l’exercer. C’est un métier ambigu parce que le succès d’un écrivain est irrationnel, impossible à anticiper. Si l’on veut gagner plein de fric rapidement, ce n’est pas le métier que je conseillerai. Ceci dit, si c’est votre objectif, pourquoi pas. Le top des ventes littéraires est trusté par les livres de cuisine ou de coaching mental. Comment faire fortune en dix points. Le premier point étant : “écrivez un livre intitulé Comment faire fortune en dix points.” La vérité, c’est qu’il y a plusieurs types d’écrivains. C’est là que vous allez voir que ce n’est pas si différent de la plupart des autres professions. Allons-y pour une liste putassière façon minutebuzz.com

L’écrivain dilettante. Il sait qu’il n’en vivra jamais et qu’il ne sera sans doute jamais publié, mais il aime bien écrire. C’est avant tout un conteur. Il a des enfants et aime leur inventer des histoires. De là à écrire un roman ou plusieurs nouvelles, il y a un pas qu’il a du mal à franchir, par manque de temps, de volonté ou tout simplement parce qu’il ne sait pas par quel bout commencer. Rarement, il peut être publié et avoir du succès, mais même alors, ça ne semble pas le toucher vraiment.

Dans la vraie vie, ce serait cet employé discret, efficace sans faire d’étincelles, dont on ne souvient jamais du nom. Il arrive à l’heure, part à l’heure et ne fait pas de vagues. Ses collègues l’apprécient sans s’y attacher.

L’écrivain enragé. Il écrit depuis toujours. Il était écrivain avant même d’écrire une ligne. Pour lui, le stylo (ou le clavier) est une arme, destinée à éveiller les consciences et à traquer les démons qui le hantent. Il écrit tout le temps, partout, même quand il n’écrit pas. (l’écriture est alors un processus mental) Il est souvent à la limite de l’alcoolisme (voire se vautre dedans), souffre de troubles anxiogènes et d’instabilité émotionnelle. Il publie parfois, mais le succès ne vient que rarement, ou alors, une fois qu’il est mort.

Dans la vraie vie, il changerait souvent de métier, travaillerait en horaires décalés ou exercerait des métiers improbables. Il se ferait souvent virer. Ses collègues adorent boire des coups avec lui et se régalent de ses délires ou de ses pétages de plombs.

L’écrivain mathématique. Pour lui, l’écriture est une affaire de construction et de logique. Si le personnage A se rend au point X pour rencontrer le personnage B, que l’obstacle T l’empêche de passer, comment va-t-il faire ? Quelle était la température à Accapulco le 22 février 1965 ? Passionné de sciences et technologies, sa bibliothèque est bourrée de documentation, de méthodes d’écriture et de romans de Hard science. Il dessine des plans et rédige des fiches de personnages de cinq ou six pages. Il publie parfois et quand il le fait, ça se vend souvent très bien.

Dans la vraie vie, ce serait ce collègue obsessionnel qui aligne ses stylos, range tous ses documents par ordre alphabétique et dont même le bureau de PC est bien rangé. Il monte souvent les échelons mais ses collègues le trouvent froid et distant, voire chiant.

L’écrivain de genre. L’écrivain de genre se cloisonne à un seul style d’écriture ou genre littéraire. Soit parce qu’il n’aime faire que ça, soit parce qu’il ne sait faire que ça, ou parce que son éditeur lui a dit que c’était la meilleure manière de fidéliser ses lecteurs. Il peut être très bon et vendre énormément.

Dans la vraie vie, ce serait le spécialiste. Capable de ne faire qu’une seule chose, mais mieux que personne. Il monte les échelons dans sa catégorie et passe à côté de tout le reste. Ses collègues l’aiment bien, sauf ceux qui ont la même spécialité.

L’écrivain low cost (variante : l’uber écrivain). C’est un écrivain qui brade tout : L’écriture, le vocabulaire, les intrigues, les personnages. Il écrit au kilo et fait des ristournes sur la quantité. Il publie presque à coup sûr et le plus souvent, avec un succès rarement démenti. Il truste les premières places des classements de vente. Il est multi millionnaire et cache au grand public la précarité extrême de la majorité des écrivains.

Dans la vraie vie, ce serait le lèche-cul du patron, adoré des clients avec lesquels ils se vautre dans la flagornerie la plus totale. Ses collègues le haïssent et rêvent de le voir tomber dans un bain d’acide.

L’écrivain artiste. Il manie aussi bien la plume que le pinceau, la guitare que la caméra. Pour lui, l’écriture n’est qu’un moyen d’expression artistique comme un autre. Il réussit généralement à se faire publier et à vendre en quantités raisonnables. Artiste accompli, il force le respect du public et de ses pairs.

Dans la vraie vie, ce serait ce type ingénieux, toujours à même de trouver une solution et d’aider ceux qui en ont besoin. Avec lui, tout semble facile. Tellement doué et adroit que personne ne pense même à le jalouser.

L’écrivain de génie. Son ADN l’a programmé pour écrire. A 20 ans, il gagne son premier prix littéraire. A 60 ans, c’est le prix Nobel. Ses mots transforment la vie des gens. Il vend tout ce qu’il écrit en grandes quantités. Il est millionnaire et laisse son nom gravé dans le marbre de l’éternité.

Dans la vraie vie, c’est un précurseur doté du sens des affaires. Son imagination est fertile mais il garde les pieds sur terre. Sa logique mathématique n’a d’égal que sa sensibilité artistique. Il serait inventeur, découvreur de concepts révolutionnaires à même de changer la face du monde et de l’humanité.

L’écrivain raté. Il n’existe pas. Il y a des écrivains qui écrivent mal. Qui n’ont pas de vocabulaire. Pas d’idées. Qui ne savent pas inventer des personnages. Dont les intrigues sont plates. Pourtant, certains d’entre eux vendent très bien. Aux yeux du grand public, ce sont donc des modèles de succès. A l’inverse, certains écrivains sont brillants mais ne vendent rien, et parfois ne sont pas même publiés, ou de manière confidentielle. Aux yeux du grand public, ils n’existent pas. Ce sont des ratés. Pourtant, on pourrait dresser la liste des auteurs ayant souffert de leur vivant et connu la gloire à titre posthume. Cette site s’inverse avec celle des mauvais écrivains qui vendent beaucoup.

Où est la vérité ? Elle n’est pas dans cette liste absurde, caricaturale, qui n’avait comme seul but d’amuser la galerie à peu de frais. Qu’est-ce qu’un bon écrivain ? Un écrivain qui vend beaucoup ou un écrivain qui sait écrire ? Que signifie savoir écrire ? Il faut différencier, à mon sens, l’artistique du marketing. L’artisanat de l’industriel. L’écrivain qui sait utiliser le merchandising et celui qui reste la tête dans les nuages. Le fait est que le talent ne garantit pas le succès. L’absence de talent ne signifie pas l’échec. Comme toujours, la vérité se niche dans les interstices, dans ce qu’on ne voit pas. Le succès d’un écrivain n’est jamais garanti. Alors pourquoi écrire ? Par folie, par égocentrisme, par nécessité ? Chacun connait sa propre motivation. On peut se persuader d’être génial quand tous ceux qui vous lisent vous disent que c’est nul. On peut se persuader d’être mauvais alors que ceux qui vous lisent prétendent que vous êtes excellent. On peut bien écrire mais avoir du mal à concevoir des intrigues. L’inverse est tout aussi vrai. Le fait est qu’il existe suffisamment de lecteurs différents pour trouver son public. L’équation est simple : talent + travail + patience. La chance fera le reste, ou ne le fera pas. Peut-être publierez-vous un peu, moyennement, beaucoup. Peut-être ferez-vous partie des très rares écrivains qui vivent de leur art. Mais si c’est votre première motivation pour vous lancer dans l’écriture, je pense que vous faites fausse route (ce qui ne signifie pas que vous n’y arriverez pas).

Au final, quand vous serez au seuil de votre mort, vous vous retournerez et vous vous demanderez ce que vous avez fait de votre vie. Vous vous demanderez si vous avez agi en adéquation avec vos valeurs. Si vous n’êtes pas passé à côté de votre vie. Il en sera de même avec l’écriture. Serez-vous fiers de vos textes, publiés ou non, qu’ils vous ait rapportés du fric ou non ? Dans l’écriture comme dans la vie, soyez vous-mêmes. N’écoutez pas les conseils avisés. Ne lisez pas les méthodes prêtes à l’emploi. Ne croyez pas une ligne de ce que vous venez de lire sur ce blog. Écrivez si vous en avez envie et faites ce qui vous plait. Oui, il y a des petits trucs, des astuces, des techniques à connaître, mais vous les découvrirez en temps voulu. Le seul conseil qu’il faut suivre est qu’il faut lire. De tout. Beaucoup. Sans arrêt. En définitive, il n’y a qu’une chose qui compte, une seule : est-ce que vous avez touché votre lecteur ? Si la réponse est “oui”, considérez que vous avez fait votre job. Si vous parvenez à répéter cela de manière régulière, considérez que vous êtes un écrivain compétent. Vous aurez alors tout le loisir de pleurer sur une utopie dans laquelle les écrivains seraient considérés et vivraient de leur art.

Écrire est-il un métier, oui ou merde ? Voilà ma réponse : on s’en fout. Cette question n’a aucune importance. Vous pouvez relire cet article que j’ai écrit il y a quelque temps, si le débat vous intéresse quand même : Pour un revenu minimum d’écriture.

Sur ce, je vais reprendre les corrections de mon sixième roman. À ce jour, aucun n’a encore été publié. Dans la vraie vie, on appellerait ça de l’acharnement obsessionnel…


SI vous vous posez la question : le portrait qui illustre cet article est celui de Charles Bukowski.

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