CYBERPUNK, tentative de décodage

Mes amis me demandent souvent de définir la SF, le Fantastique et la Fantasy. C’est un vieux serpent de mer qui ne m’intéresse pas plus que ça. J’ai toujours eu tendance à classer les œuvres en deux catégories : les bonnes et les mauvaises. Au risque de passer pour le George Bush Jr de la critique, je devrais affiner ma pensée et dire “Celles qui me plaisent et celles qui ne me plaisent pas”. Mais le fait est que la SF se divise en une multitude de sous catégories et que pour entamer 2016, puisque le futur c’est aujourd’hui, j’ai choisi de décapsuler ce mouvement qui se nomme CYBERPUNK. Il faut donc commencer par définir la SF.

passeport pour les etoiles

La science-fiction, qu’est-ce donc ? Pour le comprendre, je vous offre deux alternatives. La première est de vous procurer l’excellent Passeport pour les étoiles : guide de lecture de Francis Valery publié chez Folio SF.  L’autre alternative est nettement plus farfelue, moins sérieuse et sans doute plus drôle. Mes bons amis, prenez un stylo 4 couleurs, une règle, une feuille vierge et suivez mes consignes. Tracez un trait de huit centimètres au stylo bleu. Mesurez deux centimètres de part et d’autre de cette ligne initiale puis tracez deux lignes parallèles, une rouge et une verte. La ligne du bas, c’est le passé. Celle du milieu, le présent. Celle du haut, l’avenir. C’est là que se niche la SF. Quoi que méfiez vous ! Parfois, la SF empiète sur le présent, voire sur le futur. Prenez donc un stylo noir et hachurez les espaces neutres. Bien. Nous venons de démontrer que la SF déborde dans les 3 espace-temps. Nous voilà bien avancés. Retournez votre feuille et recommencez à zéro. Trois lignes parallèles. 2 centimètres d’écart. Rouge, bleu, vert. En haut, c’est le Fantastique, au milieu la Fantasy, en bas la SF. Prenez votre stylo noir et hachurez les espaces neutres. Parce que la SF emprunte aussi bien à ses deux petits copains qu’à toute sa famille éloignée : polar, thriller, aventure, érotisme, et même à sa belle-mère qui ne peut pas la sentir : la littérature générale. La SF est en réalité partout et nulle part. Elle transcende les genres, les époques, les lieux, les technologies, les sociétés. Elle évolue en même temps que le monde qui la porte. Elle en vient à nous faire nous demander : les écrivains de SF sont-ils des visionnaires ou bien ont-il influencé le futur en donnant des idées aux ingénieurs ? Allez, je suis sympa, je vous file quelques pistes avec ces définitions officielles :

Romans mettant en scène des événements réels ou imaginaires, mais explicables par des lois scientifiques reconnues ou hypothétiques. (Hugo Gernsback, fondateur de la revue Amazing stories et inventeur du terme de “science-fiction”)

On peut définir la Science-Fiction comme la branche de la littérature qui se soucie des réponses de l’être humain aux progrès de la science et de la technologie. (Isaac Asimov, 1978 )

Genre littéraire et cinématographique qui invente des mondes, des sociétés et des êtres situés dans des espaces-temps fictifs (souvent futurs), impliquant des sciences, des technologies et des situations radicalement différentes. (Larousse)

Grossièrement, on différencie la SF du Fantastique qui fait intervenir des événements inexplicables et inexpliqués (comme dans la plupart des romans de Stephen King) et la Fantasy qui use de magie ou de créatures dont l’existence est avérée dans un univers donné. (Le seigneur des anneaux, Game of thrones…)

La SF est donc bien plus qu’un genre. Elle emprunte au monde et le monde lui emprunte. Même la littérature générale lui vole son âme, la sale ingrate, et Houellebecq en a écrit (de la très mauvaise d’ailleurs) l’an dernier. Elle est si dense qu’on peut la diviser en une myriade de sous-catégories : Hard SF, uchronie, dystopie, space opera, SF militaire, space fantasy, horreur spatiale, steampunk, post-apo et bien d’autres. Ce qui importe n’est pas tant son apparence que le message qu’elle véhicule. Bien. Reprenez votre feuille de papier. Elle ressemble à un gribouillis informe. Faites la brûler. Remuez les cendres dans un verre de whisky aux amphèts. Vous voyez les débris qui flottent ? C’est votre élixir. C’est le Cyberpunk. Foutez tout ça dans une seringue et injectez ce bordel dans le circuit de refroidissement liquide de votre ordinateur. Admirez le résultat.

Elysium

Elysium, film de Neill Blomkamp, 2013

Fin de l’introduction.

Le Cyberpunk, donc, est un dérivé de la science-fiction. Le nom vient de “cyber” pour cybernétique (du Grec “Kubernêtês” : piloter, gouverner), une théorie scientifique élaborée par Norbert Wiener en 1947 et explicitée l’année suivante dans son ouvrage « Théorie entière de la commande et de la communication, aussi bien chez l’animal que dans la machine ». La cybernétique se propose d’investir le champ de l’automatisation, du langage mathématique et de l’électronique. Le concept a pris un nouvel essor avec l’apparition de l’Intelligence artificielle puis de la robotique. En SF, on utilise ce terme pour désigner la communication entre l’homme et la machine et par extension, toutes les sortes de greffes électro-bioniques qui permettraient d’augmenter de manière artificielle les capacités humaines : bras articulés, puces cérébrales, implants rétiniens etc… Le terme “Punk” quant à lui, renvoie au mouvement sociétal né à la fin des années 70. Trouvant ses racines dans le reggae, le mouvement Dada et le rejet de la vision Hippie “peace and love”, le punk était un courant contestataire marqué par une bonne dose d’auto-dérision et une volonté de nuire à la société capitaliste. Créatif, solidaire et explorant tous les champs de la culture, le mouvement punk a évolué au fil des ans, s’est fait bouffer par le marketing, a muté vers les travellers anglais du début des années 1990 et donné naissance, entre autres, au mouvement tekno des free party. Il en reste des groupes de musique emblématiques : The Sex pistols, The Clash, The Ramones, Berrurier noir etc…Alors, vous allez me dire, mais que peut bien donner la réunion de deux concepts aussi éloignés que le punk et la cybernétique ? Il en est d’abord sorti un ouvrage majeur, Neuromancien, écrit par le Canadien William Gibson en 1984. Gibson créa un univers sombre et codifié, dans lequel les systèmes politiques ont abandonné, laissant le champ libre à des méga corporations qui se livrent des batailles sans répit à travers le cyberespace. (le terme vient de Gibson) Dans cette guerre mondiale, les êtres humains sont quantité négligeable. Abandonnés à leur sort, ils errent dans le fatras de mégalopoles bruyantes et dangereuses. Plus de système social, plus de gouvernements, plus de solidarité humaine. L’univers cyberpunk est donc une dystopie qui propose d’imaginer les effets de la pensée capitaliste poussée au max. Des individus sans scrupules, anti héros luttant pour leur survie, attirés par l’appât du gain plus que par la défense de causes justes, se branchent sur des systèmes informatiques directement via leur cerveau. Les corpos se livrent des guerres sans merci. La technologie pousse là-dessus comme un chancre sur la peau d’un alcoolo qui n’a pas vu une savonnette depuis cinq ans. C’est pas joli joli. Au niveau visuel, imaginez des mégalopoles tentaculaires et sales, des passants bardés d’excroissances électroniques, des néons dans tous les sens, de la saleté, des écrans partout, des drogues de synthèse, des bagnoles trafiquées. C’est une vision du futur que l’on peut estimer crédible ou non, mais qui dans tous les cas a été illustrée par nombre d’artistes talentueux. La liste des dessinateurs, cinéastes ou écrivains ayant embrassé le genre, parfois sans l’admettre, donne le tournis. D’ailleurs, si beaucoup d’observateurs considèrent Philip K. Dick comme un précurseur du cyberpunk (Blade runner…), le terme ne fut inventé qu’en 1984 par Gardner Dozois dans le magazine Asimov SF magazine (A noter que Bruce Bethke avait écrit une nouvelle intitulée ainsi en 1980, publiée en 1983 dans Amazing stories).

william gibson

William Gibson

[La technologie dans les écrits cyberpunks] n’est pas extérieure à nous, elle est à nos côtés. Sous notre peau; souvent, dans nos esprits. (Bruce Sterling)

Bruce sterling

Bruce Sterling

Le cyberpunk est donc un genre littéraire à part entière qui possède ses classiques. Mais on aurait tort de s’arrêter là. Gibson a déclaré que le cyberpunk était mort en 1985 (mort corroborée par le magazine Wired en 1993), il n’a pourtant jamais semblé si vivant, vous comprendrez pourquoi à la fin de cet article. Il est un mouvement culturel mouvant et insaisissable, qui regroupe des ingénieurs, des musiciens, des plasticiens (on le trouvait déjà en filigrane dans le travail légendaire effectué par feu HR Giger sur la saga Alien). Le bodyart en est certainement l’expression la plus viscérale. Il conviendrait de citer les espagnols de La Fura dels baus, la Mutoid waste company (Italie) et les Californiens de Survival research laboratories ou Seemen. Sans oublier La demeure du chaos, musée d’art contemporain créé en 1999 à saint-romain-au-mont-d’or qui en emprunte certains codes.

Mutoid waste company

Mutoid waste company

L’univers cyberpunk est dominé par les réseaux, robots, ordinateurs, nanotechnologies, systèmes automatisés qui prennent l’ascendant sur l’homme. Mais l’espoir existe : la libération passe par le cyberespace qui s’affirme comme une nouvelle frontière, un territoire à conquérir afin d’établir un “village global”. Ainsi, les pirates et activistes de type Anonymous, et pourquoi pas Edward Snowden, peuvent être qualifiés de cyberpunk car ils désirent prendre le contrôle sur l’information et la technologie afin de la libérer, de la rendre accessible à tous. Au niveau littéraire, les écrivains étiquetés cyberpunk empruntent à la beat generation (Burroughs, Kerouac, Hunter Thompson…), à la poésie et aux romans noirs. Cela donne bien souvent des écrits assez sombres, bien barrés, parfois difficiles d’accès (voire incompréhensibles) mais en tous les cas fascinants par leur caractère révolté et avant-gardiste. Les auteurs insistent sur les détails de la vie quotidienne : vêtements, objets courants, modes de transport etc… Le débat sur la finalité de la littérature cyberpunk n’est pas encore clos. Dans son excellente introduction à l’indispensable Neuromancien et autres dérives du réseau, qui regroupe les écrits majeurs de Gibson, la traductrice et écrivain de science-fiction Sylvie Denis rappelle que les textes de Gibson n’ont pas reçu un accueil unanime. Beaucoup de lecteurs estiment encore aujourd’hui que les écrivains cyberpunk privilégient la forme au fond et délivrent au final des récits creux, de simples façades clinquantes mais sans substance.

enki bilal

Enki Bilal, Le sommeil du monstre

Alors, le cyberpunk est-il mort, comme l’affirma Gibson ? Si ce n’est pas le cas, où est-il ? En 2006, BMW a créé une pub en détournant une image iconique de Blade runner dans une mise en abyme qui donne à réfléchir.

pub bmw 2006

Le magazine en ligne Motherboard estime que les fictions inventées par Gibson et Sterling ont nourri le présent et se sont montrées prémonitoires. Les megacorporations ont pris le pas sur les gouvernements. Le système capitaliste dominant est une boucle récurrente qui tourne sur elle-même à vitesse exponentielle, éjectant de plus en plus de monde sur les bas côtés. Les sytsèmes informatiques, réseaux de communication et algorithmes tissent une trame de plus en plus inextricable qui étouffe peu à peu les libertés individuelles. Des gangs de cyberpirates tentent de s’infiltrer dans ces systèmes, parfois par goût de la justice, le plus souvent par appât du gain. Tout est à vendre et à acheter, ou comme le disait Karl Marx dans Le capital :

Le monde moderne se présente comme une immense accumulation de marchandises.

Quand on prend du recul et qu’on regarde avec les yeux qu’il faut, une sensation désagréable nous prend à la gorge : celle que le cyberpunk est devenu notre réalité. Oui, c’est effrayant.

Mais la bonne nouvelle, c’est qu’il nous reste donc à inventer le futur...


Ouvrages de référence :  (je précise que je n’ai pas encore tout lu. Cette liste est basée sur le recoupement de nombreux conseils piochés à droite et à gauche) Cette liste n’est pas exhaustive. Vous pouvez me suggérer des titres et auteurs à y ajouter.

En littérature :

Neuromancien, de William Gibson. LE texte fondateur qui s’est fait pomper par le Matrix des frères Wachowski et qui a gagné les 3 principaux prix littéraires américains. Un mythe.

Johnny Mnemonic, de William Gibson. Une nouvelle sans équivalent, géniale de créativité tant sur le fond que sur la forme.

Mozart en verres miroirs, anthologie dirigée par Bruce Sterling. Un recueil qui se voulait un condensé de l’esprit cyberpunk.

Dr Adder, de KW Jeter. L’auteur lui-même a refusé l’étiquette Cyberpunk. Pourtant, il est difficile de ne pas faire le lien.

Le goût de l’immortalité, de Catherine Dufour.

The city & the city, de China Mieville, bien qu’inclassable, penche vers cette catégorie. (c’est mon avis)

et aussi :

Les mailles du réseau et Schismatrice+, de Bruce Sterling

Câblé, de Walter John Williams

Le samouraï virtuel, de Neal Stephenson

Rock machine, de Norman Spinrad

Inner city, de Jean-marc Ligny

 

 Au cinéma :

Tetsuo II : Body hammer, de Shinya Tsukamoto

Blade runner, de Ridley Scott

Elysium, de Neil Bloomkamp

Dark city, de Alex Proyas

12 monkeys (l’armée des douze singes), de Terry Gilliam

Ghost in the shell (anime), de Masamune Shirow

Videodrome, Existenz, de David Cronenberg

Strange days, de Kathrin Bigelow

En bande dessinée / comics/ mangas :

Akira : le manga de Katsuhiro Otomo est cultissime, indispensable, obligatoire et devrait figurer dans toute bibliothèque digne de ce nom. Que dire de plus…

Transmetropolitan, de Warren Ellis et Darick Robertson : les aventures déjantées du journaliste badass Spider Jerusalem dans une mégalopole tout aussi déglinguée. Jouissif.

Transmetropolitan

La plupart des BD de Enki Bilal (La trilogie Nikopol, Le sommeil du monstre…)

Les précurseurs :

Substance Mort, de Philip K. Dick

Crash ! de JG Balard

Metropolis, de Fritz Lang

Sur l’onde de choc et L’orbite déchiquetée, de John Brunner

 

Pour creuser le concept :

Cyberpunk – 1988, de Vil Faquin

Le cyberpunk : science-fiction et critique sociale, par Zones subversives

Le cyberpunk, contre-culture des années 90 ? par Steve Mizrach

Escape velocity : cyberculture at the end of the century, de Mark Dery

L’utopie de la communication de Philippe Breton

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