Bleu presque transparent, de Ryu Murakami

Rien de tel qu’un bon bouquin pour oublier les turpitudes du monde humain. Ou alors pour faire résonner des mélancolies venues de très loin, d’un temps où nous étions libres. Une époque oubliée, qui n’a sans doute même jamais existé. Qu’importe. Il suffit de lever les yeux au ciel pour réaliser que nous ne sommes que peu de choses. L’humanité mourra peut-être de sa propre main, ce qui ne changera rien à la rotation des planètes. C’est une idée à la fois apaisante et déprimante. La frontière semble parfois mince entre le vide et la plénitude. Je comprends très bien les personnages de Bleu presque transparent, un roman scandaleux. Un roman essentiel. L’art, ce n’est pas nécessairement beau, ce n’est pas du recopiage. L’écriture, ce n’est pas de l’assemblage de mots. C’est une mélodie.

Ryunosuke Murakami est un écrivain Japonais, qui décrocha avec ce premier roman le prix Akutagawa (l’équivalent du Goncourt) en 1976. Après l’excellent Miso soup (1998), c’est le deuxième roman que je lis de cet auteur incontournable. Moi, quand je lis, quand je vais à une expo, je n’attends pas du “beau”. J’attends de prendre une baffe. J’attends à ce qu’on me surprenne, à ce qu’on me fasse vibrer, à ce qu’on m’expose le ciel des hommes avec un regard neuf. Bleu presque transparent est présenté comme une succession de scènes où de jeunes Japonais s’abîment dans la drogue, l’alcool et le sexe. C’est vrai, mais c’est un peu court. C’est d’abord un livre sur la solitude (comme l’est Miso soup), sur la négation du futur. C’est un livre angoissant où l’on se projette. Je me reconnais dans ces grands ados paumés, en complète infraction avec les règles d’une société qu’ils ne comprennent pas et qu’ils ne cherchent même pas à intégrer. La société est pour eux une énigme. Plutôt que de la déchiffrer, ils s’emploient à la contourner. Murakami ne nous épargne rien. Ni les détails de la préparation d’un shoot à l’héro, ni des scènes de sexe hardcore dans lesquelles le corps devient objet de douleur autant que d’évasion. Comme si le fait de souffrir était un moyen d’oublier la douleur du réel, d’un quotidien insupportable, vide, sans horizon. Il serait facile de sombrer dans le voyeurisme. Murakami ne tombe pas dans le panneau. Il transforme un récit potentiellement graveleux en un poème flamboyant et triste. D’abord, par la grâce de son écriture. Elle est mélancolique et superbe. Sa délicatesse et l’intimité qui en affleure tranchent avec la dureté du propos. Ensuite, parce qu’il ne juge jamais ses personnages. Il ne nous demande ni de les aimer, ni de les détester. Il nous les montre tels qu’ils sont, sans artifices. À travers le prisme de leurs soirées et de leurs nuits dissolues, nous les lisons dans toute leur fragilité, dans toute leur nudité. Ils sont exposés. Nous ne pouvons ni détourner le regard, ni les pointer du doigt d’un air moqueur. Car ce que Murakami parvient à extirper de ces corps blafards et tremblants, c’est leur fragilité, leur tristesse, leurs désillusions. Nous assistons à un naufrage. L’envie vient de leur tendre la main, des les aider à s’en sortir, tout en sachant qu’ils ne souhaitent pas s’en sortir, justement. Se sortir de quoi ? Et pour aller où ? Dans toute la galerie de personnages qui nous est exposée, il n’y en a qu’un qui exprime une volonté de changer de vie. Les autres ne se demandent même pas s’il y a une autre voie. Ils sont des êtres solitaires, rassemblés par nécessité, face au reste du monde. Ce monde qui leur reste imperméable.

Bleu presque transparent se rapproche des romans américains de la beat generation, que j’affectionne tant (Kerouac, Burroughs, Selby Jr, Hunter Thomson, Ginsberg…). Il s’en démarque par la mélodie unique de Murakami. Moins viscéral peut-être, plus poétique, encore plus sombre. Les écrivains de la beat generation croyaient encore en une espèce d’avenir. Certes brumeux et distant, mais qui semblait accessible. Une sorte de nouveau monde, d’eldorado visible depuis la route ou au-delà des frontières du LSD. Les jeunes Tokyoïtes de Murakami sont plus des punks que des hippies. No future. Ils ressemblent à des naufragés incapables de retrouver le rivage et qui se perdent au large. Le sentiment de fatalité qui en ressort m’a pris à la gorge et m’a arraché quelques larmes. À la lecture de Bleu presque transparent, ce roman sublime, on se dit que nos enfants sont perdus à jamais. On réalise que nous étions nous-mêmes ces enfants, et que nous croyons avoir survécu au système alors qu’il nous a broyés.

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