Journal de nuit, de Jack Womack

Random acts of senseless violence. Le titre en VO de ce roman SF américain possède quelque chose de fascinant, que j’aurai bien du mal à expliquer. Est-ce la sonorité des mots ? Cette allitération en “S” qui suggère une menace indistincte ? La même idée répétée en deux mots, random (hasard) et senseless (gratuit, sans raison) ? Cette notion de violence gratuite s’évapore dès lors qu’on ouvre le livre et qu’on se trouve devant le journal intime d’une pré-ado New-yorkaise, qui semble vivre à l’abri du besoin et des turpitudes du monde. J’ai été rarement aussi intrigué par un titre, dont la traduction a dû donner bien du mal à Emmanuel Jouanne. “Journal de nuit” me semble tout à fait approprié. Le roman de Jack Womack est en effet un journal, écrit à la première personne. Quant à la nuit, elle tombe progressivement sur la vie de l’héroïne, de manière subreptice et implacable.

“Journal de nuit” fut d’abord édité en 1995 chez Denoël, dans la collection Présence du futur. De la SF, donc. Oui, bon, une fois de plus, ne sachant trop où ranger cette histoire, des décisionnaires se sont dits que puisque ça se passait dans le futur, c’était de la SF. Admettons. Il y a même un petit côté cyberpunk. Mais c’est un futur très proche de nous. Si proche que la couverture de la réédition en 2015 par Folio SF  vous rappellera certainement quelque chose.

Vous y êtes ? Non ? Et si je vous dis 09/11 ? Pensez 11 septembre et regardez à nouveau la couverture choisie par Folio SF… Avouez que c’est troublant. Tout à fait pertinent. “Journal de nuit” a été écrit en 1993 et s’il parle de la chute de New York, de la destruction d’un monde, il n’est pas question d’attaque aérienne. Il s’agit plutôt d’un effondrement, d’une auto-destruction déjà entamée lorsque le récit débute et qui va crescendo, jusqu’à un final asphyxiant. Sur le fond, ce bouquin n’a pas pris une ride, au contraire. C’est du noir, costaud, pessimiste comme j’aime, sans concession. La grande force de l’auteur, c’est qu’il ne cherche jamais à expliquer. Il se contente de montrer, à travers le regard d’une jeune fille forcément un peu naïve, des événements complexes, un bouleversement majeur. Lorsque ses parents perdent leurs jobs, ils sont obligés de déménager dans un quartier pauvre et de changer leurs deux filles d’école. Le journal trace deux intrigues juxtaposées : celle de l’héroïne qui cherche à s’imposer, à se faire des amies, à s’intégrer dans un nouvel univers où elle n’a aucun repère, tout en se découvrant elle-même et en faisant l’apprentissage de sa sexualité (elle devient une ado en somme), et celui d’une société qui coule à pic, dans laquelle le désastre économique accouche de comportements bestiaux et d’émeutes qui confinent à la guerre civile. Les présidents se font buter à la chaîne et de jeunes désœuvrés foutent le feu aux SDF, tandis que les militaires enfoncent les portes des immeubles…

Sur le fond, j’ai adhéré à 100% à ce récit subtil, tout en nuances et en non dits. On devine ce qui se passe plus qu’on ne le voit, à travers les réflexions et descriptions de la narratrice. C’est là que la forme rejoint le fond et offre à “Journal de nuit”  le petit plus, le truc qui transforme un bon roman en un classique, en une grande œuvre. Jack Womack aurait pu écrire à la 3ème personne et son bouquin aurait été bon. Mais en choisissant d’utiliser la forme du journal intime, il force le lecteur à prendre la place de témoin d’une tragédie déjà écrite, sur laquelle il n’a aucune emprise. L’effet est saisissant. C’est comme de voir un avion foncer vers le sol, les moteurs en feu. Vous le regardez et vous pensez à tous les gens prisonniers de cette carlingue. Vous voudriez les aider, faire quelque chose, n’importe quoi. Mais il n’y a rien à faire. L’avion dégringole de plus en plus vite, se rapproche à chaque minute du crash fatal, et vous savez que vous n’y pouvez rien. Vous voudriez détourner le regard mais vous ne pouvez pas. Vous assistez à cette tragédie avec un mélange de répulsion, d’excitation et d’horreur, et vous savez que ces images vont vous hanter. C’est exactement ce que j’ai ressenti en lisant “Journal de nuit”, dont on devine qu’il va très mal se terminer et dont on ne peut pourtant pas s’arracher.

La forme du journal intime est un piège pour l’écrivain. On pense au premier abord que c’est facile, que le procédé est artificiel et commode. En réalité, c’est tout l’inverse. Pour avoir expérimenté cette forme dans une de mes nouvelles (“NRBC”, dispo dans mon recueil, oui je fais ma pub^^), je peux vous dire que l’exercice est exigeant. L’auteur doit réussir à disparaître derrière son personnage, devenu auteur à sa place. Concrètement, il faut écrire comme le ferait le narrateur. Plus que ça, même : l’espace d’un instant, il faut le devenir. Penser comme lui, réfléchir comme lui, et surtout, parler (écrire) comme lui. Le choix du vocabulaire, des tournures de phrase, des expressions, doit être à l’avenant. “Journal de nuit” est un modèle du genre, qui place la barre très haut. La chute de la société se lit dans la retranscription des événements (appelons les comme ça, de toute façon Jack Womack ne nous en dit pas grand chose), mais aussi et surtout dans le style narratif. Quand l’héroïne passe d’un quartier plutôt aisé de Manhattan à un autre situé à la limite du Queen’s, côté black et un peu chaud, on est immergé et on y croit parce que le style suit cette évolution (La traduction d’Emmanuel Jouanne est exemplaire). La magie opère : on ne lit plus un roman écrit par Jack Womack, on lit ce journal écrit par une pré-ado paumée et qu’on a trouvé, abandonné, sur le coin d’un banc de Central park. On aurait envie de la trouver, cette jeune fille, de partir à sa recherche, de l’aider, de la sauver. Mais on ne peut pas. On ne peut que continuer à lire son témoignage pour savoir ce qui va se passer, ou plutôt découvrir ce qui s’est déjà passé, et refermer le journal en songeant à notre monde, à notre société qui semble prendre ce même chemin au bout de la nuit. Peut-être regarder ses enfants, et se dire qu’il faut tout faire pour qu’ils n’écrivent jamais ce journal à leur tour…


Merci à Sneed pour le prêt…

Prochain décapsulage : Substance mort, de Philip K Dick

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