Substance mort, Philip K. Dick

Tout le monde connaît Philip K. Dick. En tout cas, tout le monde connaît son nom. Il fait partie des rares auteurs de l’imaginaire à trouver sa place dans les bibliothèques grand public, chez les lecteurs qui ne s’intéressent qu’à la littérature “blanche” (et pure ? celle qui a des papiers en règle, sans doute) et éventuellement au polar. Il serait donc un écrivain respectable. Mainstream. Casual, Philip K. Dick ? Peut-être, mais comme le serait Bukowski, Céline ou Kerouac. Ça fait joli dans les rayonnages mais je parie que si ses livres sont achetés, ils ne sont pas forcément lus. Quelque part, Dick a en tout cas réussi à titre posthume ce qu’il avait échoué à faire de son vivant : obtenir le respect, être considéré comme un écrivain majeur et pas seulement comme un écrivain de science-fiction. Il est étudié à la fac, on l’analyse, on dissèque son œuvre. Il est un des auteurs qui a été le plus adapté au cinéma. Je ne prétends pas avoir lu tous ses écrits mais chacun de ses textes m’a retourné le cerveau, interrogé, perturbé. La paranoïa et la schizophrénie qui jalonnent ses ouvrages en font un David Lynch de la littérature. Un génie. Quelqu’un qui voit le monde autrement et parvient à retranscrire ses visions, à les faire partager aux autres. Où est la réalité ? Qu’est-ce que la réalité ? La réalité existe-t-elle ou n’est-ce qu’une illusion ? Autant de questions qui me fascinent et qui traversent les ouvrages de Dick. En ouvrant “Substance mort”, je ne savais pas à quoi m’attendre. Je ne connaissais pas le pitch. J’ai été soufflé. Contre-pied total.

Il faut savoir que Philip K. Dick, génie de la SF, rêvait d’être publié en littérature générale. Personnage torturé, consommateur forcené d’amphétamines, il divorça plusieurs fois et vécut dans la pauvreté (Un vrai écrivain, en somme). Mais sa vie était sombre : Dans les années 70, il devint dépressif, plongea dans la drogue et accueillit chez lui paumés, toxicos et recalés du système. C’est à cette période qu’il écrivit “Substance mort”. Le contexte est important. En lisant le 4ème de couverture (chose abominable que je vous déconseille de faire), le lecteur pourrait croire qu’il s’agit d’une enquête policière dans le futur. Un texte divertissant, un roman policier. Comme s’il fallait mentir pour vendre plus… (Que dire la couverture proposée par Folio SF, à côté de la plaque) Parce que si “Substance mort” comporte en effet une composante de polar (un flic des stups accro enquête sur un réseau et se retrouve à enquêter sur lui-même), c’est surtout l’histoire d’une descente aux enfers. Une chute vertigineuse dans les abîmes de la came. J’ai découvert un roman plus noir que noir, où la dépression de l’auteur affleure à chaque ligne et va en grandissant à mesure que le récit progresse. De la SF ? Du polar ? De la littérature générale ? Comme à chaque fois qu’un livre est bon, vraiment bon, il transcende les genres. Il n’y a aucun intérêt à chercher à le classer, à le mettre dans un tiroir. Ce bouquin est inclassable mais a plus à voir avec un livre sur la drogue (“Flash”, “Last exit to Brooklyn”, “Trainspotting”, “Bleu presque transparent”) qu’avec un livre de SF. On y trouve en filigranes, comme dans beaucoup des écrits de Dick, certains des éléments qui formeront le courant cyberpunk (je vous sortirai un dossier sur le cyberpunk un de ces 4). C’est une histoire triste et terrible qui m’a retourné le bide et m’a arraché quelques larmes. Une histoire d’amitiés trahies, de déshérence, de perte de repères, de peur de soi-même, des autres, de la vie, une histoire d’amour et de haine. Une histoire magnifique écrite avec un talent sans égal. Et si la SF était en fait la réalité, et que nous n’étions tous que des personnages fictifs, créés par Dick lui-même ?

3 Commentaires le Substance mort, Philip K. Dick

  1. Bonjour, est-ce un livre que l’on peut “conseiller” à un toxico dépressif pour qu’il “s’en sorte” (enfin essaie du moins) ou au contraire mieux vaut éviter ?… Merci

    • Emmanuel DELPORTE // 30 novembre 2015 á 19:00 // Répondre

      Bonjour, votre question est délicate et je me garderai bien de vous apporter une réponse tranchée. Le mieux pour votre proche serait qu’il se mette en rapport avec un spécialiste. (si ce n’est pas déjà fait) Si les livres sont souvent d’une aide précieuse à certains moments de la vie, ils sont parfois insuffisants à traiter les problèmes graves. Je crains de ne pouvoir vous répondre mieux que ça. Bon courage.

  2. Merci, je comprends votre réponse. Oui, la personne est suivie par un spécialiste (fluoxetine) mais l’addiction (cannabis) est très forte et est sa “raison de vivre”. A 17 ans…

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