Police du peuple, de Norman Spinrad

J’avais déjà chroniqué Norman Spinrad, en l’occurrence avec Rêve de fer, effrayante mise en abyme. Un roman admirable, mais que le concept même rendait forcément peu représentatif du style du bonhomme. Je trouvais donc intéressant de lire cet auteur intriguant à travers quelque chose de plus personnel. Parmi le nombre de livres écrits, pourquoi pas se plonger dans le dernier ? J’ai donc jeté mon dévolu sur Police du peuple (State police en VO), publié chez Fayard. Fayard, oui. De quoi être intrigué. Norman Spinrad n’est-il pas un auteur de SF ? (et quel auteur… quasiment une légende vivante) Comment se fait-il que ses romans soient publiés chez un éditeur généraliste ?

Parce que Police du peuple n’est pas à proprement parler un livre de SF. En fait, c’est plutôt un thriller politique bien barré, en même temps qu’un pamphlet violent contre l’ultra libéralisme. Imaginez House of cards réécrit par un anar sous LSD et vous commencerez à avoir une idée générale du truc. Le roman est enveloppé d’une légère couche de SF, puisqu’il se passe dans le futur. Mais un futur si proche, tant au niveau temporel que sociétal, qu’il est davantage une extension du présent qu’une réelle réflexion sur l’avenir, et d’ailleurs ce n’est pas le sujet du bouquin. Il y a bien une touche de fantasy, à travers les loas, ces esprits puissants et fêtards venus d’Afrique pour devenir les divinités du Vaudou, mais finalement, s’ils sont des éléments clés de l’intrigue, ce sont bien les hommes de chair et de sang qui font et défont le monde. Voilà donc un roman singulier. Légèrement décalé, oui, mais surtout ancré dans le réel. Et une réalité, mes bons amis, qui se révèle plutôt moche.

NOLA. Nouvelle-Orléans. Big easy. (“La grosse facile”) Décidément, ce lieu inspire les écrivains. En général, il s’y produit des évènements horribles. C’est le cas dans la plupart des thrillers de James Lee Burke, ou dans le magistral mais éprouvant Le corps exquis de Poppy Z Brite. La Nouvelle Orléans est une ville à part aux USA. Elle n’a ni le prestige de New York, ni la puissance économique de LA, ni le charme de San Francisco. Riche d’un passé ancien, elle est l’antithèse de Las Vegas. Lieu de débauche pour gens sans le sou, repaire de pirates et d’exclus d’une société trop propre et trop lisse. Pas de WASP, mais des truands au visage grêlé. Pas de grandes actrices mais des stars du porno. BP saccage les marais et les bayous à coups de plateformes pétrolières, les ouragans dévastent les quartiers pauvres sans que les autorités ne lèvent le petit doigt. La Nouvelle Orléans est un peu le fils qui a mal tourné et qu’on laisse vagabonder, dealer, tourner mal. C’est aussi la ville où la police est réputée pour être la plus corrompue et la plus inefficace. Or, de police, il en est ici question, comme le laisse supposer le titre du livre. Spinrad nous parle d’une ville blessée, dont les habitants cherchent à retrouver un bonheur perdu.

Police du peuple est d’abord un excellent livre. Excellent dans l’écriture, avec un style audacieux que j’ai adoré, mais qui ne plaira pas à tout le monde. Il faut lorgner du côté de James Ellroy, voire de la beat generation, pour trouver l’équivalent de ces longues phrases dénuées de ponctuation, ces fulgurances brutales, ces digressions exaltantes. Le langage parlé, cru, très terroir, à la manière de Tom Wolfe, est un piège. Souvent fatal pour les auteurs débutants, il dénote ici une maîtrise totale de l’art de l’écriture. J’en profite pour souligner le travail de Sylvie Denis à la traduction, qui a du s’arracher les cheveux plus d’une fois, et qui est parvenue à rendre parfaitement lisible ce texte complexe, sans rien perdre de sa verve. On n’y pense pas assez souvent, aux traducteurs. Il faut dire que si leur boulot est bien fait, ils restent invisibles. On ne pense à eux que s’ils massacrent le texte dont ils ont la charge, et là je pointe sans doute le doigt vers les romans de Stephen King, notamment le désastreux Dôme, qui méritait mieux que de se faire désosser de la sorte. Cette parenthèse importante étant refermée, revenons à notre sujet, et parlons de l’intrigue. Police du peuple est un bouquin énervé, tendance rouge vif, drapeau noir au vent, assurément anarchiste. Décryptage et dynamitage en règle de la crise des subprimes, ici poussée à son paroxysme avec une nouvelle crise économique imaginée par Spinrad, dans laquelle le dollar s’envole et fait grimper les taux d’intérêt des petits emprunteurs. Tout le monde va perdre sa maison, son commerce, tout ce qui fait sa vie. À La Nouvelle Orléans plus qu’ailleurs, c’est un drame. La ville est secouée tous les ans par des ouragans, et la distinction est franche entre le marais, siège des gangs (“Fuck yo mothers”, “Aces of spades”, “Darth invaders”) et des très pauvres, et “la bonne Nouvelle-Orléans”, menée par la pègre et les proxénètes. Les héros sont des sales types, d’ailleurs : JB Lafitte, un tenancier de bordel et de bar et Luke Martin, un flic qui est entré dans la police parce qu’il la considérait comme le gang le plus puissant de la ville. Les hommes politiques sont véreux et corrompus. La réalité, vous disais-je.

Et nous savons tous qui sont les vrais criminels, n’est-ce pas ! Les banques et les lézards prêteurs nous ont entubés avec des prêts à taux préférentiel qu’aucun travailleur ne peut rembourser maintenant que le dollar s’est transformé en super-dollar ! Ils nous volent nos maisons et nos magasins et nos fermes et nos terres !

Là où tout bascule, c’est quand les loas (vous vous souvenez, ces divinités vaudous facétieuses) s’invitent dans l’esprit d’une jeune femme noire un peu medium, MaryLou Boudreau, qui se produit comme artiste de rue. (elle tape la manche, quoi) Afin de bousculer l’ordre établi et de foutre le bordel dans la ville qui n’en manque d’ailleurs pas, le proxénète, le flic et le maire s’allient pour faire élire Mary Lou, possédée par les loas et devenue Mama Legba, gouverneur de l’état. On touche alors au sublime. Sous l’influence de Luke Martin, qui grimpe les échelons hiérarchiques plein pot, la police devient la police du peuple. Mot d’ordre : la fête permanente, “le carnaval maboul de Mama Legba”. “To protect and to serve” devient “pas de victime, pas de crime”. Bien sûr, les autorités supérieures ne voient pas cela d’un œil bienveillant. Imaginez : une gouverneur qui empêche les saisies des banques, qui crache sur la loi du marché, et des flics qui protègent la population et l’incite à faire la teuf, un parc d’attraction classé X sponsorisé par Walt Disney. Je n’en dis pas plus ; si vous connaissez l’histoire politique américaine, au moins dans ses grandes lignes, vous vous doutez de ce qui arrive à la fin.

Ce livre m’a enthousiasmé, et je l’ai dévoré comme un alligator du marais avalerait un gumbo maison. Écriture sophistiquée et fluide, histoire pleine d’imagination, totalement libérée des contraintes de genre ou de style, personnages sombres et souvent rebutants, dieux obsédés et vicelards, hommes corrompus et avides de pouvoir. Voilà un roman de l’imaginaire qui ressemble drôlement à notre monde, qui le dynamite, sous la plume féroce d’un auteur qui ne s’est posé aucune limite, aucune barrière. Police du peuple est un roman à lire et à faire lire, ne serait-ce que pour s’imaginer se balader dans les rues bondées du vieux carré, arpenter Bourbon street en titubant, en fumant des joints avec les flics de la police du peuple, lors du mardi gras maboul de Mama Legba, en faisant un gros doigt d’honneur à Wall street. Faire la fête, pour se prouver qu’on est en vie et qu’ils n’ont pas encore gagné la partie.


Police du peuple, de Norman Spinrad

Fayrad, Octobre 2014

300 pages, 20€

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