Perfidia, de James Ellroy

Je déroge à mes habitudes. En règle générale, j’évite de chroniquer des livres ou films récents, et encore moins des énormes tirages ou best sellers. Je m’efforce de faire découvrir des choses peut-être un peu moins connues, qui passent parfois sous le radar ou qui échappent à d’autres blogs. J’essaye, avec mes faibles moyens, de faire revivre des œuvres plus anciennes. Enfin bref, je m’éloigne des meutes et des mouvements de foule. Mais il m’arrive de faire des exceptions. Perfidia en est une. Parce que James Ellroy avait annoncé :

C’est mon roman le plus ample, le plus détaillé sur le plan historique, le plus accessible sur le plan stylistique, et aussi le plus intime. Plaintif, mélancolique, il plonge dans la trahison morale de l’Amérique au début de la Seconde Guerre mondiale, avec l’internement de ses citoyens d’origine japonaise. Une histoire épique et populaire de Los Angeles en décembre 1941. Ce sera du jamais-vu.

J’avais hâte de voir si c’était vrai et de vous en faire part. Hâte de vérifier si cet auteur provocateur et hors du commun avait réellement retrouvé sa voix, et délaissé cette posture extrémiste tant dans le fond que la forme qui m’avait fait lâcher Underworld USA. Alors je vais vous parler de Perfidia, récemment publié chez Payot & Rivages et traduit avec brio par Jean-Paul Gratias. Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, un retour sur James Ellroy s’impose.

Voilà un écrivain qui est à l’image de ses livres : détestable et admirable, génial et cinglé, illuminé, chaud et froid en même temps, réac et fou de Dieu ; il ne peut pas laisser indifférent. Même si je ne partage pas l’avis de Nietschze selon lequel ce qui ne tue pas rend plus fort, je dois dire qu’il se prête particulièrement bien à ce romancier hors norme.

james ellroyNé à LA en 1948, James Ellroy (alias American dog) vit à dix ans un drame inconcevable : sa mère se fait assassiner par un tueur jamais identifié. Confié à son père, il est livré à lui-même, puis sombre dans l’alcool, la came et la petite délinquance. Une décennie d’errance et de vie dans la rue, dont il s’extirpe grâce à Dieu et à l’écriture.

 Il résulte de cette vie abîmée une écriture sans concession, une plume trempée dans le sang, la drogue et le béton de la rue. Ellroy n’est PAS un écrivain de polars. Comme James Lee Burke ou Dennis Lehanne, c’est d’abord et avant tout un écrivain, point barre, qui use des intrigues policières comme prétextes pour disséquer un pays, une histoire, des tranches de vie, voire même l’Histoire avec un grand H, avec un style inimitable. Si je devais user d’une comparaison osée, je dirai que James Ellroy a dynamité le polar américain comme Céline avait fait exploser la littérature Française.

Mon projet est d’unifier onze romans sur trente et un ans, relier ce nouveau quatuor de Los Angeles au premier et à la trilogie Underworld USA pour couvrir la période qui s’étend de 1941 à 1972.

(Petit rappel : le premier quatuor de LA est composé des romans Le Dalhia noir, Le grand nulle part, LA confidential et White jazz, œuvre écrite dans l’urgence, en 7 ans.)

Perfidia est un pavé de 830 pages qui se dévore en quelques jours. Si on reconnaît la patte de James Ellroy, ses fulgurances hallucinées, ses dialogues incisifs et souvent délirants, sa galerie de personnages inoubliables, le premier constat qui saute aux yeux et qu’il s’est enfin décidé à écrire de nouveau de manière lisible. Oui, White jazz avait ouvert la voie à un style qu’on qualifiera de télégraphique, qui contente évidemment les amateurs d’aventures extrêmes mais qui jure un peu lorsqu’on prétend raconter une histoire. J’avais été déçu de perdre Underworld USA par la faute de ce choix d’écriture radicale, tant l’interaction Histoire et fiction, mélange de personnages réels ou fictifs était excitante (et réussie dans American tabloid). Après tout, comme le dit élégamment mon collègue René, du bar des sports : “si je me paye une call-girl de luxe, c’est pas pour discuter de Spinoza.” Vous avez pigé l’idée. James Ellroy tente donc ici d’unifier sa folie d’artiste et sa rigueur d’écrivain policier. Chapitres courts, phrases percutantes, découpage sans doute classique mais au rythme endiablé, Perfidia fonce pied au plancher, relatant les 23 jours qui suivent l’attaque japonaise contre Pearl Harbor, le 7 décembre 1941.

Perfidia est d’abord un roman très bien documenté, qui utilise l’Histoire comme background, et l’utilise bien, c’est-à-dire sans laisser la documentation prendre le dessus sur le récit.

Les historiens exploitent les faits et les archives, ils peuvent aller bien plus loin que moi. En revanche, ce que je peux vous apporter, c’est la mécanique secrète qui régit les grands événements, je peux inventer des histoires humaines qui vous feront ressentir les émotions que les gens ont pu éprouver à l’époque. Sans savoir pour autant si je suis dans le vrai.

C’est ensuite un roman policier, avec une histoire de meurtre et une enquête. C’est ensuite un roman sur Los Angeles en 1941, avec l’hystérie anti-japonaise, les guerres des gangs Chinois, l’industrie du cinéma, la montée du patriotisme, la folie de quelques jours déments où l’alcool, la coke, les amphèts et le sexe à tout va semblent légalisés. C’est une histoire nocturne, où tous les protagonistes sont insomniaques. C’est une mosaïque de personnages hors du commun, reliés entre eux par des attaches toutes plus immorales les unes que les autres, qui tous se vautrent dans le vice, la corruption, l’excès. On y croise Bette Davis, Joe Kennedy, JFK, Hoover, et la plupart des flics du premier quatuor. Partisans nazis, suprématistes blancs, agents de la 5ème colonne, mafieux mexicains et chinois, ripous, actrices cyniques, agents du FBI. Mention spéciale, évidemment, à inénarrable Dudley Smith, Irlandais facétieux accroc aux amphèts, au sexe et au pognon, qui relègue tous les flics pourris de la planète, réels ou non, au rang de gentils Mickey mouse de salon. Même Vick Mc kay (l’anti-héros de la série culte The shield) peut aller se rhabiller. Dudley Smith mérite à lui seul qu’on lise ce bouquin. Mais Perfidia, ce n’est pas que ça. C’est aussi une histoire sur le pouvoir, le cynisme, le calcul politique et la montée de l’intolérance, l’ostracisation d’une partie de la population. À travers le personnage de Ashida, c’est évidemment une réflexion sur l’immigration et la difficulté de vivre avec deux cultures, déraciné, sans être d’ici ni de là-bas. (des thèmes on ne peut plus actuels, finalement) Ellroy nous dévoile une autre facette de l’Amérique et de Los Angeles, et nous éclaire sur un évènement peu connu (mais esquissé par exemple dans le film La bataille de Midway avec Charlton Heston) : la rafle et l’enfermement des citoyens Japonais dans des camps d’internement, à même le sol américain. Ce qui donne lieu à de belles opportunités financières pour les pourris en tous genres. Le journal intime de Kay Lake, jeune fille instable émotionnellement et attirée par les ex boxeurs devenus flics, donne un peu de gaieté à cette noirceur, et William H Parker (authentique légende de la police de LA), flic alcoolique en quête de rédemption, est la caution morale  – quelque peu douteuse – d’un pays en perdition, qui voit la guerre comme une opportunité plus que comme une tragédie.

En conclusion, Je peux affirmer en mon âme et conscience que James Ellroy a atteint les objectifs annoncés, et que Perfidia est bien parti pour marquer les esprits. C’est un grand roman américain, flamboyant, outrancier, magistral. En voulant à toute force rester compréhensible, Ellroy use parfois de répétitions dispensables et qui nuisent parfois (pas souvent) au rythme. Mais on ne peut pas réclamer à la fois le beurre et le cul de la fermière. Je ne vais pas commencer à râler qu’il ait cherché à être clair, alors que je lui reprochais auparavant d’être illisible. Les lecteurs qui ont adoré Underworld USA protesteront contre ce côté casual ou easy reading, mais je persiste à dire que cette forme permet de donner plus de force à l’intrigue. Celle-ci est assurément noire, sans compromis, et accompagne une plongée abyssale dans une ville encore en devenir, à mi-chemin entre le far west et le monde moderne…

Et la suite ?

L’action se déroulera en 1942, tout du moins jusqu’à la fin de l’été 42. Je n’ai pas encore décidé sur quel personnage je focaliserai le récit, mais je sais qu’il y aura quelques changements…

Cool, dog. Ouaf, ouaf.

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