En terre étrangère : de biens étonnants voyageurs

Écrivain, je le suis depuis longtemps. Depuis toujours, sans doute. Je l’étais avant même d’avoir écrit une seule ligne ; ce n’est pas de la prétention, simplement la conclusion que je tire d’une décennie de réflexions sur qu’est-ce qu’un écrivain ? On ne choisit pas de devenir écrivain. Enfin, il y en a qui le deviennent par choix, c’est un fait, mais il me semble inconcevable de se lancer dans un tel boulot sans être poussé par une force mystérieuse et toute puissante. Seigneur ! Le voilà mystique ! Bientôt la robe de bure ! Mais non, mais non… je cherche simplement à vous expliquer que c’est un métier, avec ses codes, ses étapes, ses passages obligés et ses multiples facettes.

Je suis donc écrivain. J’écris mes histoires, je les relis, je les corrige, et lorsque j’estime que j’en ai tiré ce que je pouvais, je les envoie à un éditeur. J’attends la réponse, et durant cette intervalle, j’écris d’autres textes, etc… Jusqu’au jour où un éditeur répond favorablement. Puis un autre. Un autre encore. Me voilà donc avec un nouveau statut : d’écrivain, je suis devenu écrivain publié. De nouvelles portes s’ouvrent. En parallèle, de nouvelles obligations se font jour.

L’éditeur n’est pas seulement ce monstre infâme, tyrannique et tout puissant, qui impose ses vues et détruit les carrières naissantes, au gré de jugements hasardeux et de choix désastreux. Il est surtout celui qui va donner de la visibilité à l’écrivain, celui qui peut le faire vivre, celui qui peut le faire lire, en somme, celui qui peut transformer l’écrivain publié en écrivain lu. Car être publié, mes bons amis, ne signifie pas nécessairement être lu. En réalité, c’est même rarement le cas. (600 nouveaux bouquins sortent à chaque rentrée littéraire…) Mais dans le contexte trouble de notre société en crise, il devient de plus en plus difficile de faire sa place et de survivre. L’auteur doit donc comprendre qu’il ne suffit pas de taper son texte, de l’envoyer par mail et de passer la journée sur Youporn de se tourner les pouces en attendant son chèque. Il faut se bouger, et quand je dis ça , ce n’est pas une image : il faut commander à ses jambes de se déplier, et par un mécanisme complexe et stupéfiant, le corps se redresse, se tient debout, et se meut. L’auteur doit se faire connaître. Et rien de mieux pour ça que d’aller montrer sa tronche là où ça se passe. (Non, c’est pas au bistrot du coin…)

Là où ça se passe, ce sont d’abord les salons littéraires. Ils peuvent être généralistes (Le salon du livre de Paris, étonnants voyageurs…) ou spécialisés (Quai du polar, Les Imaginales, Les Utopiales, Scorfel…) mais le but reste le même : rassembler auteurs, éditeurs, lecteurs et diffuseurs sur un même lieu, les enfermer ensemble et les laisser s’entretuer se rencontrer. Pour l’écrivain qui débute dans le métier (je vais y revenir), c’est un passage indispensable. En fait, à moins de s’appeler James Ellroy ou Houellebecq, c’est carrément obligatoire. Les lecteurs aiment rencontrer les auteurs et achèteront plus facilement leurs écrits s’ils les ont vus en chair et en os (mais avec des vêtements. Enfin, remarquez, un peu de provoc’ n’a jamais fait de mal), et en achèteront davantage si l’écrivain sait les appâter. Je sais que vous avez tiqué, avouez. Vous réalisez que je viens de parler d’un écrivain comme d’un marchand de poisson. Vous êtes outré de savoir qu’un écrivain charismatique et qui a de la tchatche et de la répartie vendra davantage qu’un taiseux taciturne (encore que…). Hé oui, mes amis. La loi du marché s’infiltre jusque dans les strates que vous pensiez immaculées de la culture et de la littérature. Il faut se démarquer. Il faut se vendre pour vendre son produit. Le produit, quand vous êtes écrivain, c’est votre livre. Et la tête de gondole, c’est votre bobine qui affiche ce sourire ultra brite au bout de 4 jours comme ça j’ai mal aux muscles masséters.

Écrivain > écrivain publié > écrivain lu > écrivain visible > écrivain lu +++

Votre éditeur a besoin de vous. Inutile de gueuler que votre chèque est misérable si vous n’avez pas remué vos fesses, pris votre courage à deux mains, vaincu votre timidité maladive et donné de votre personne, de votre essence, de vos pneus, de votre temps libre. Si vous voulez être un écrivain lu, il va falloir suer et vous transformer en vendeur, développer des stratégies marketing. Ça vous dégoûte ? Vous vous mettez les deux doigts au fond de la gorge et vous dégueulez les restants de votre panini 3 fromages ? (la seule nourriture ingurgitée pendant 4 jours de salon, avec des variantes au chorizo) Ok. Reprenez votre casquette de lecteur. Arpentez le salon. Discutez avec les auteurs… Revenez ensuite me montrer ce que vous aurez acheté et que vous n’aviez pas prévu… Ça y est ? Vous pigez le truc ?

Avec mon compère Quentin Foureau, nous avons découvert cette nouvelle facette du métier, que nous ne soupçonnions pas, en tout cas pas à ce point. Pas totalement. Sans être naïf, je ne pensais pas qu’il fallait faire tout ça. Tout ça, ça veut dire prendre sa bagnole, charger les bouquins, les présenter de manière agréable, représenter la maison d’édition avec dignité, faire de la pub, essayer de vendre le plus possible, et faire parler de soi. En bien, de préférence. Un truc à garder en tête : si l’écrivain est présent au salon, c’est que sa maison d’édition, de son côté, s’est bougée et a casqué pour lui en offrir l’opportunité. Vous représentez la maison d’édition qui vous envoie, mais également vous-même. Vous êtes un écrivain, et vous voilà entouré d’éditeurs. Voyez le tableau ? Vous tenez une occasion en or de vous vendre, vous. C’est parti pour le show.

Ami lecteur, sache qu’à de très rares exceptions, tous les auteurs que tu croises sur un salon ont un autre job. Plus ou moins prenant, plus ou moins intéressant, plus ou moins rémunérateur. Mais aucun ne gagne suffisamment avec l’écriture pour se permettre de plaquer ce boulot. C’est pourtant ce à quoi la majorité (pas tous) aspire. Voilà pourquoi le public hétéroclite d’étonnants voyageurs a pu avoir la chance d’observer deux individus en décalage presque complet avec la tonalité générale du salon : deux énergumènes venus vendre leurs écrits de genre fantastique et horrifique, ainsi qu’un essai sociologique sur la culture gothique. Moi-même et mon ami Quentin Foureau, venus représenter les éditions Luciférines, deux vaillants fantassins expédiés en première ligne, à l’assaut d’un des plus grands évènements littéraires Français. Au-delà des considérations préalables sur le métier d’écrivain, je peux vous dire qu’étonné, je l’ai été…

Étonné par la gentillesse et l’attention de nos collègues écrivains et éditeurs. Nos voisins immédiats (notamment Saint-pierre et Miquelon) ont été accueillants et chaleureux, nous ont remonté le moral quand il sombrait dans les abysses, nous ont donné des astuces et nous ont payé des cafés et l’apéro.  Nous avons discuté et découvert des parcours hors normes : Gordon Zola (éditions Le léopard masqué), spécialiste en polars poilants, romans historico-déconnants et parodies burlesques à la Audiard, à la fois auteur et éditeur, self made man, mal aimé du milieu, accompagné d’un ex-SDF ex-cuistot, homme à tout faire du défunt Hara-kiri et pote du professeur Choron, capable de vendre n’importe quoi à n’importe qui et de redonner le sourire à un suicidaire. Étonné par les parcours des gens croisés ici ou là, comme cet agent de sécurité à mi-temps anarchiste punk et contestataire à plein temps.  (“Qu’est-ce qu’il faut pas faire pour bouffer”, m’a-t-il dit) Étonné par la disponibilité des écrivains ou éditeurs, qui racontaient leurs parcours ou leurs processus de travail sans rechigner. Étonné par notre départ catastrophique, et la trouille qu’on a eu en se disant qu’on ne vendrait peut-être qu’une poignée d’exemplaires sur l’ensemble du salon. Jour 1, vendredi 23 mai : 2 ventes. Jour 2, samedi : 8 ventes. Ouille. Étonné par la journée du dimanche, où on a presque épuisé notre stock dans la matinée. Étonné par les rencontres auprès des lecteurs, par l’image désastreuse de la littérature fantastique auprès du grand public : haussements de sourcils, mouvements de recul, mines dégoûtées, sarcasmes pas même voilés, rires et quolibets lorsque nous prononcions les mots fantastique ou nouvelles. Sans parler des “bonjours” souriants qui n’obtenaient pas de réponse, voire des regards noirs. Étonné par le comportement carrément inadmissible d’un visiteur face auquel il a bien fallu rester stoïque, alors qu’il se foutait ouvertement de notre travail. Étonné par ce dialogue de sourd répété à maintes reprises : “Je n’aime pas le fantastique. Je n’aime pas les nouvelles. — En avez-vous lu ? — Non. Mais je n’aime pas et je n’aimerai jamais.” Étonné par l’effet du cadavre de ce malheureux Edgard Allan Poe que nous avons exhibé encore et encore pour nous servir de caution, de gage de sérieux et de qualité littéraire. (et ça fonctionne, ce qui est étonnant et pathétique à la fois) Étonné par les lecteurs curieux, sensibles et respectueux, qui nous ont écouté et nous ont parlé. Étonné par cette dame âgée qui se sentait en décalage avec son petit-fils et ne comprenait ni ses goûts, ni sa vision de la vie, et avec qui nous avons longuement discuté, qui est repartie les larmes aux yeux et qui nous a remerciés. Étonné de constater que nous avons vendu davantage aux retraitées qu’aux jeunes. Étonné par cette humanité grouillante, multiple, ces tranches de vie, ces personnalités uniques. Étonné parce que je pensais venir vendre et jouer un rôle, et que je me suis senti moi-même, plus que dans n’importe quel autre métier que j’ai fait, vivant, enfin à ma place. Entouré de livres, de lecteurs, d’éditeurs, de diffuseurs. Là où je devais être. Parce qu’au-delà des ventes, de la notoriété, de l’exhibition, des différences de traitement entre les auteurs et éditeurs stars et les autres, c’est le premier rôle d’un écrivain : contribuer à son échelle, à l’édification de la gigantesque bibliothèque de l’humanité.

Alors au final, vient un jour où l’écrivain doit dire “merci”. À son éditeur. À ses lecteurs. À tous ceux qui l’ont soutenu, ont cru en lui, à ceux qui le conseillent et l’encouragent, aux directeurs de collection curieux et qui prennent des risques. L’écrivain écrit seul, mais il n’existe qu’avec les autres. La littérature, le processus de création et la vie sont décidément d’étonnants voyages, qui n’ont pas fini de me surprendre, et je l’espère, vous non plus.

etonnnats voyageurs foureau etonnnats voyageurs delporte      Quentin Foureau                                                                                         Moi


Prochain salon : Festival Scorfel, salon du fantastique et de l’imaginaire, 26-27 septembre 2015 à Lannion (22)

8 Commentaires le En terre étrangère : de biens étonnants voyageurs

  1. Annie Castrie // 26 mai 2015 á 15:35 // Répondre

    Hello Manu. Très emouvant cet article. Félicitations et bonne route vers un succès on ne peut plus mérité !

  2. Emmanuel DELPORTE // 26 mai 2015 á 17:20 // Répondre

    Merci beaucoup Annie. Mais le succès est encore loin !

  3. Tu rends vivant ton expérience qui par bien des côtés ressemble à ce que j’ai déjà vécu (les Panini : oups ! mais surtout la nourriture vite expédiée…) Et les attitudes hostiles vis à vis de notre genre de prédilection…J’attends ton prochain compte-rendu avec impatience (pas avant septembre, zut ! )

  4. Gordon Zola … J’adore. Accroche toi tu vas y arriver … Et ce jour là je regretterai de ne plus te croiser dans les couloirs de la grande maison….

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