Punishment park, de Peter Watkins

Le 23 septembre 1953, le sénat américain adopte le projet de loi présenté par Patrick McCarran, malgré les protestations du président Harry Truman. Le McCarran act prévoit le regroupement « d’éléments subversifs » (entendez communistes) dans des camps « aussi longtemps que le requiert l’enquête sur le danger supposé que ces individus font courir à la Nation et sans qu’ils puissent avoir recours à un avocat ou communiquer avec l’extérieur ». Faisons maintenant un bond dans le temps, jusqu’en 1970. Laissons la réalité et imaginons une escalade du conflit au Vietnam, et une amplification des protestations contre la guerre par les jeunes américains. Imaginons que les dirigeants répondent par la  force et la répression, et qu’ils poussent vers l’extrême les curseurs du McCarran act : jugés par des tribunaux d’exception, les suspects auraient le choix entre l’emprisonnement ou Punishment park : le choix entre des décennies de pénitencier ou 4 jours dans des endroits comme le parc national de Bear mountain, en Californie du sud.

Punishment park, plus qu’un lieu, est un concept : 4 jours pour rallier un drapeau américain planté au milieu du désert, sans eau ni vivres, pourchassés par la garde nationale et des flics d’extrême droite. Qui ont le droit de tirer sans sommation. Une équipe de journalistes allemands obtient l’autorisation de filmer ces évènements hors du commun, en suivant un groupe de ces condamnés.

Nous voilà donc confrontés à un faux documentaire, ou docufiction. Un genre cinématographique à lui seul, porteur de codes et de règles qui lui sont propres : image granuleuse, caméra à l’épaule, peu voire pas de musique, bande son volontiers cradingue et pleine de souffle, lumière et étalonnage exemptés de retouche. Acteurs inconnus, décors et costumes sans artifice. Le résultat visuel est souvent brut de décoffrage, parfois difficile pour les spectateurs sujets au mal de mer, mais sert à merveille le fond de ces récits. Car dans les films de ce genre, la perspective documentaire met en valeur des sujets souvent polémiques et radicaux, qui questionnent à la fois notre sens moral et notre rapport à l’image. Le réalisateur met en retrait sa propre vision artistique afin de renforcer le sujet de son film. (même si réaliser un docufiction est, par essence, un choix artistique) Ce qui est étonnant, quand on observe la liste de films ayant eu recours à ce procédé, c’est d’une part la grande disparité des genres, et de l’autre de voir ces titres devenus, pour la plupart, des titres majeurs du 7ème art, ou qui ne laissent jamais indifférent : Spinal tap, BoratZelig, Operation lune, et qui ont débouché sur un sous-genre particulier, exploité avec succès par les réalisateurs de films d’horreur : le found footage, docufiction ayant la particularité d’être perdu puis retrouvé des années plus tard : Le projet blair witch, Cloverfield, REC, et bien entendu le mythique et controversé Cannibal holocaust. La science-fiction n’a pas été en reste, avec District 9 et surtout cet épisode inoubliable quoique radiophonique : l’émission lors de laquelle Orson Welles lut la guerre des mondes en direct, provoquant une panique générale !

Le faux documentaire déclenche des séismes émotionnels et des polémiques parce qu’il tend à annuler la distance entre le spectateur et le sujet. Distance maintenue d’un accord tacite grâce aux décors, aux costumes, à une mise en scène sophistiquée, autant d’éléments derrière lesquels peuvent se réfugier les spectateurs. En gros, le spectateur dit au réalisateur : “je veux voir une fiction, mais être pris dedans. Je veux y croire tout en sachant que c’est faux. Mens-moi, mais fais le bien.” (en cela, le réalisateur de cinéma et l’écrivain font le même boulot) Or dans le docufiction, ce mensonge se fait passer pour la réalité, et de fait, annule le contrat tacite. Il devient dès lors intéressant de lire les commentaires des personnes ayant détesté ce film.

Peter Watkins, lui, avait tout compris au monde à venir. Il est étonnant de décoder dans cette fable de science-fiction réalisée en 1970 les grandes lignes du monde à venir, post 11 septembre : guerres asymétriques, terrorisme, exacerbation de la lutte des classes, destruction progressive des libertés individuelles, systématisation de la torture et des détentions abusives, censure de la presse, fichage des individus. Comme si le réalisateur avait pressenti, dans les bouleversements de son pays, ce qu’il adviendrait des vagues d’espoir (JFK, Martin Luther King, la fin de la ségrégation, l’épanouissement des femmes, les hippies) et de désespoir successives (Les assassinats de JFK et MLK, les émeutes raciales, les chocs pétroliers, les ravages de l’héroïne), l’effondrement progressif de nos démocraties. Revoir aujourd’hui Punishment park renforce encore plus, si c’était possible, le caractère monstrueux du patriot act, de la loi sur l’information, des actes de torture des agences de renseignement, de Guantanamo bay, des révélations d’Edward Snowden. C’est se poser la question de la démocratie et de la liberté d’expression, c’est se demander à quel moment nous nous sommes pris les pieds dans le tapis de l’obscurantisme. Et à quel moment les journalistes ont baissé les bras et se sont contentés de relayer des faits divers, délaissant par eux-même leur devoir d’information, tout comme nous, citoyens éduqués et responsables, avons abandonné notre devoir de réflexion et de révolte.

Ce film hautement subversif ne plaira ni à la CIA ni à la NSA, et encore moins à notre ministre de l’intérieur. Demain, peut-être, quiconque remettra en question la parole officielle sera accusé de terrorisme. Demain, sans doute, des policiers viendront arrêter les gens non pas pour ce qu’ils ont fait, mais pour ce dont on les suppose capables de faire. C’est là toute la différence entre l’état de droit et la dictature. La différence fondamentale entre une police et un pouvoir du peuple, et un monde à la Minority report (Philip K Dick, 1956, adapté avec brio par Steven Spielberg), duquel nous n’avons jamais été si proches. Un monde glacial, dans lequel Battle royale devient une peine légale et que punishment park, ce chef-d’œuvre indispensable et terrifiant, nous dévoile sans artifice ni maquillage, nous laissant désemparés et circonspects. On en vient à transformer la question est-ce que ça pourrait arriver dans mon pays ? en quand est-ce que ça va arriver ?

Une chose est certaine : je n’inviterai pas Bernard Cazeneuve à regarder ce film chez moi. Il passerait son temps à se plaindre du son détestable, de l’image sale, du mauvais cadrage et des acteurs amateurs.

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