Garbage rampage, de Julian C. Hellbroke

New York City. La capitale du monde, baby. La ville qui condense le plus grand nombre de nationalités et de dialectes différents. Là où se cristallisent les plus belles réussites et les plus grandes erreurs du monde occidental. Symbole de la liberté autant que des rêves brisés et biaisés. La ville-monde constitue en outre une source intarissable pour tous les artistes, en particulier les écrivains. Même sans y être allé, elle nous semble familière, à force de l’avoir lue dans les bouquins, vue dans les films ou les séries. New York, c’est chez nous, quoi. Ouais. C’est ce qu’on se dit, ce qu’on s’imagine. La réalité est tout autre. La réalité n’est qu’une vision, elle est ce qu’on en fait. Ouvrez grand les yeux et retenez votre souffle : Julian C. Hellbroke, de son vrai (là encore, où se situe la vérité ? À vous de fouiner…) nom Fabio Caldavelli, ex-réalisateur de films d’horreurs Italiens, va la triturer, cette réalité, la passer au mixeur et la dégueuler sur papier glaçant, à l’encre rouge vif.

Les éditions Trash sont un collectif d’auteurs et d’illustrateurs qui se sont investis d’une mission qu’on pourrait juger futile, mais qui est en fait de première importance : proposer des romans courts, secs, nerveux et sans prétention. Un hommage à la défunte collection Gore des éditions Fleuve noir. Sur la présentation du site, on lit leur profession de foi, à ces énergumènes allumés du ciboulot :

Œuvrer […] à l’édition de romans dégueulasses, choquants, gore, avec plein de sexe, de sang, de foutre, de sueur et de larmes.

En somme, on est dans la série B façon cinéma du samedi matin présenté par Jean-pierre Dionnet, les productions Grindhouse de Tarantino/Rodriguez, le roman de gare qualité + agrémenté de tripes, boyaux, viscères et fragments de cervelle spongieuse étalés sur les murs glauques.

“Garbage rampage”, aux éditions trash, place donc son action à New York, vous aurez pigé si vous avez lu l’introduction. (sinon c’est pas bien) C’est le premier roman de cette collection que je lis, je n’aurai donc pas de point de comparaison. Par contre, l’ambiance bien dégueu/pourrie façon série B voire Z, je connais. C’est quelque chose que j’apprécie, même si je ne suis pas un spécialiste. Économie de moyens, acteurs immondes avec des gueules fracassées, scènes pleines de ketchup, volontairement provoc’, ce sont des productions typées années 80 qui forment un pan indispensable de tout cinéphile qui se respecte. Or “Garbage rampage” croule sous les références, dont la plupart m’ont échappé, mais qui raviront les amateurs et érudits du genre. New York City, vous n’en verrez ni les immeubles glorieux, ni les bureaux démesurés ; oubliez Manhattan. Vous n’aurez droit qu’à des ruelles puantes et sombres, à des taudis misérables, à des putes sidéennes, aux toxicos et aux clodos. Une nuée de clochards, une véritable armée de l’ombre qui ne peut que ramener au cultissime “Street trash”. L’intrigue est standard et prévisible, bien que tapant joyeusement sur les industriels de la malbouffe et la question des déchets. Les héros naviguent en effet au milieu des poubelles, nappes toxiques, hamburgers infectés. En fait de héros, les personnages principaux sont délectables, rendus encore plus jubilatoires par des dialogues consistants et percutants, dans lesquels l’auteur n’a pas hésité à injecter un peu de langue anglaise. L’héroïne, Gamble Farley, va à contre courant des tendances (plus ou moins volontaires) parfois misogynes et racistes de ce genre de production et s’inspire de la blaxploitation et de l’actrice Teresa Farley, connue pour son rôle dans le film “Breeders”, un bon nanar de 1986. Une flic black, dure à cuire, aussi belle que courageuse, adjointe d’un plouc redneck volontiers facho, amateur de prostituées et alcoolique notoire.

Le bouquin est un hommage appuyé au roman “Les rats”, classique du fantastique écrit par James Herbert en 1974. Comme le titre le laisse deviner, il y est question… de rats. Mais on ne parle pas de petits rongeurs gentillets, hein. Plutôt des bestioles mutantes, agressives et affamées, ayant comme unique but la domination de la planète, et de fait l’annihilation de l’espèce dominante : l’être humain. Les deux flics vont descendre de plus en plus bas dans l’horreur, dans les entrailles pourries d’une ville malade, se démenant contre les créatures hors normes autant que contre les industriels prêts à tout et les incompétences administratives et hiérarchiques. Le rythme effréné en fait un bouquin difficile à lâcher. Le récit est efficace et les descriptions gore, sexuelles ou violemment contre-natures ne cachent pas un talent de plume indéniable, digne de très bons romans noirs. Attention tout de même : on est dans un roman de genre et certaines scènes absolument immondes, passages obligés pourtant croustillants, seront insoutenables pour l’amateur de gentilles choses inoffensives.

L’auteur voulait écrire une “ode aux ordures”. C’est réussi. Âmes sensibles s’abstenir.

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