Alone, (l’intégrale) de Thomas Geha

Les éditions Critic ont fêté cette année leurs 5 ans d’existence. Cinq années plutôt réussies, si l’on en croit les succès des publications de cette maison indépendante, spécialisée dans les littératures de l’imaginaire. Il faut dire que c’était parti fort avec “Le projet Bleiberg” de David S. Khara, devenu un best seller. Je trouve que leur modèle est intéressant : une librairie qui se lance dans l’édition, à petits volumes (à relativiser…), en se spécialisant dans un genre qui est maîtrisé par l’équipe, avec une clientèle déjà établie, voilà peut-être l’ultime recours à l’elephantiasis qui touche le monde de la distribution, dont le gargantua Amazon est le fer de lance. Aucune librairie ne pourra proposer autant de références que le monstre protéiforme on line, et il ne servirait à rien de s’y risquer. Les seuls frais de stockage seraient délirants. La solution est locale, régionale, elle est de miser sur la nouveauté, la fraîcheur, les talents de demain plutôt que ceux déjà établis. Elle est de croire en la vivacité du paysage littéraire, notamment en fantastique/SF/thriller, d’un pays qui compte de plus en plus d’écrivains et malgré les apparences, un nombre croissant de jeunes lecteurs. Elle est d’inventer, de se renouveler, pas de se nourrir sur une bête tuée par d’autres. Cette introduction n’est pas une digression. C’est la guerre, au cas où vous ne le sauriez pas. La guerre est quotidienne, constante, elle est financière, économique. Elle oppose les artisans aux industriels, les producteurs aux distributeurs, et la culture, sa marchandisation du moins, n’échappe pas à ce conflit planétaire. Or chaque armée a besoin de leaders, de figures de proue. Critic ne fait pas exception à la règle. C’est dans ce cadre que Thomas Geha est en train de faire parler de lui. Cette année 2014 était très bonne pour Critic (succès de “Point zero”, “Jeu d’ombres”, “Dominium Mundi”, avec des volumes de ventes stratosphériques pour de nouveaux auteurs, si on les compare à la littérature générale) et tout autant pour cet érudit-écrivain-libraire-bibliophile : parution des “sabres de sang” chez Folio SF, sortie d'”American Fays” chez Critic… (sous son vrai nom, Xavier Dollo, en compagnie d’Anne Fakhouri, connue entre autres pour ses publications jeunesse) L’occasion de vous parler un peu d’Alone, ressortie en intégrale l’été dernier. Fin de l’introduction.

Fin du monde. Elle a été causée par des nadrones, créés pour nettoyer les rues des villes et qui en sont venues à confondre leurs créateurs avec leurs cibles. Le carnage qui a précipité le monde d’Alone dans l’apocalypse n’est que rapidement évoqué. Ce n’est pas le sujet, et il a eu lieu tellement d’années auparavant que personne ne s’en souvient. L’important, c’est ce monde dévasté où se côtoient Rasses (les rassemblés, tribus hétérogènes généralement soumises à un illuminé charismatique) et les Alone, des guerriers solitaires rompus à la survie et au maniement des armes blanches. Nous sommes invités à suivre les traces de Pépé, un Alone expert en couteaux, dans son périple mouvementé qui le verra traverser cette France de Mad max sillonnée par des hordes barbares, depuis la Bretagne jusqu’à Toulouse.

Alone, l’intégrale, regroupe en réalité deux textes parus précédemment aux éditions Rivière blanche : “A comme Alone” et “Alone contre Alone”. Revus, corrigés par l’auteur et augmentés de deux nouvelles qui loin d’être anecdotiques, apportent un éclairage indispensable à cette épopée. En introduction, Thomas Geha prévient le lecteur que ce roman est un hommage à la trilogie de “l’autoroute sauvage” de Julia Verlanger. (mais écrit sous le pseudonyme de… Gilles Thomas…) Monument de la littérature fantastique et populaire Française, qui figure sur ma Pile à lire et que donc, je n’ai pas lu. Vous pouvez souffler, je vous épargne un paragraphe de comparaison analytique…

On n’est pas sur “La route”, ma référence personnelle du roman post-apo, monument sordide et pessimiste, sombre et désespéré jusqu’au vertige. “Alone”, c’est la resucée d’Alexandre Dumas et des films de cape et d’épée de mon enfance, un roman d’aventure sanglant et cannibale mais joyeux, léger et grave à la fois, dynamique, rythmé, à l’action digne d’un bon vieux jeu vidéo Atari. Les chapitres passent comme on passe les niveaux du jeu “Barbarian” (qui parlera aux trentenaires), avec des boss de fin de plus en plus redoutables. Le style est à l’avenant : direct, flamboyant, héroïque, ponctué de phrases courtes et tranchantes, mélange de vocabulaire soutenu et familier. Pour avoir été scotché par la qualité d’écriture de Thomas Geha dans sa nouvelle “Ma douce colombine” (parue dans l’anthologie Réalité 5.0, aux éditions Goater) j’ai été étonné, bluffé par ce changement radical de style. Dans “Alone”, on se marre, on frissonne, on cherche le seau de pop-corn en tournant les pages à la vitesse d’un lancer de couteau. Le monde d’Alone est certes barbare et dangereux, mais il est surtout riche, vivant, imagé et coloré, bourré de petites trouvailles qui vous décochent des sourires irrépressibles. Le personnage de pépé est fort en gueule, solide, excellent combattant, sûr de lui et rompu à tout, épicurien et bon buveur. On peut trouver l’ensemble léger, détaché, un peu frivole, mais ce serait se gâcher le plaisir d’une lecture enthousiasmante, rafraîchissante, où l’auto-dérision qui affleure rend l’ensemble tout aussi sympathique que le personnage principal.

Au final, un livre charismatique dont on ressort avec le sourire aux lèvres. Ce qui, pour du post-apo, n’est pas une chose aussi aisée qu’on pourrait le croire…


Alone, l’intégrale.

De Thomas Geha

Parue aux éditions Critic, juin 2014

436 pages

22€


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Point zero“, “Le projet Bleiberg“, “Jeu d’ombres“.

Dans la pile à lire : “Dominium Mundi”, “Lasser détective des Dieux”, “Les étoiles s’en balancent”


 Prochaine chronique sur ledecapsuleur.com : “Garbage Rampage” de Julian C. Hellbroke,  Trash éditions…

1 Commentaire le Alone, (l’intégrale) de Thomas Geha

  1. Merci Monsieur le Décaps’ !

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