Women in chains, de Thomas Day

Thomas Day fait partie de ces auteurs que j’ai découverts récemment. Pourtant, ce n’est certainement pas un novice, mais vous savez maintenant, si vous venez régulièrement ici, que j’avais un sacré retard à combler sur ma culture littéraire en général, particulièrement pour ce qui touche au SFFF. Si vous faites partie de mes lecteurs fidèles, vous aurez également remarqué que je déteste les cases bien propres, les tiroirs, les cloisons dans lesquelles ont enferme un auteur. Je n’ai rien contre les genres, tous les genres, même (surtout) les mauvais, mais un texte n’est jamais aussi bon que lorsqu’il s’émancipe de tout style pré-conçu, de toute limite, de toute tentative d’enfermement réductrice. Pourquoi, d’ailleurs, croyez-vous que de nombreux auteurs de l’imaginaire vénèrent les poètes de la beat generation, Allen Ginsberg ou William Burroughs ? Pour leur propension à lever le coude et tutoyer les étoiles à bord de capsules chimiques ? Euh… Oui, en effet. Mais pas que.

Thomas Day, donc, est ce qu’on peut appeler un écrivain à succès, et je sais qu’il bondira de son fauteuil s’il lit cela. Par succès, j’entends la reconnaissance de ses pairs et de ses lecteurs. Je vous assure qu’il les a : après s’être fait remarquer dans l’indispensable et formidable revue Bifrost, (quoi que je ne partage pas le carnassier sens critique des fameux razzies, ces oscars des livres ratés, même si c’est drôle… la trouille de m’y retrouver un jour ???) il a beaucoup publié et gagné un tas de prix, et pas des moindres : imaginales, Julia-Verlanger, grand prix de l’imaginaire… Bin oui, c’est pas le tout d’écrire, ensuite il faut être publié, puis être lu, et que ces écrits touchent le lecteur. Quand on commence à gagner des prix, c’est que sa compétence en tant qu’écrivain est avérée, quoi qu’on pense des prix, concours ou autres manufactures de labels qualité.

Pour avoir rencontré – très brièvement  – et écouté – un peu plus longuement – Thomas Day aux Utopiales, j’ai vite saisi que c’était un homme de convictions et de valeurs, quelqu’un qui aimait les tatouages et un mec à qui on l’a fait pas. Un révolté, un écorché vif. Le peu que j’ai vu de l’homme m’a plu, et la question, lorsque j’ai ouvert “Women in chains”, était de savoir si ces caractéristiques allaient rejaillir dans ses écrits. Je tue le suspense : putain de merde, oui. Mille fois oui.

“Women in chains” est une pentalogie traitant le thème des violences faites aux femmes. Abordant différents points de vue avec différents styles narratifs, différents pays, chaque texte se révèle unique, avec un ton propre ; même si c’est toujours la violence subie par les femmes qui est dénoncée vigoureusement, que celle-ci soit mafieuse ou institutionnalisée. Les hommes possèdent en moyenne 7% de masse musculaire en plus que les femmes, et une excroissance parfois gonflée, souvent gonflante, qui ne cherche qu’à s’introduire dans les espaces que la nature a prévus pour, même sans s’y être invitée. Des faits qui ont de tout temps, à travers les âges et les civilisations, placé les femmes en bien mauvaise posture, surtout en temps de guerre ou de cataclysme, lorsque l’animal reprend le dessus sur l’être civilisé. Des états de fait qui éclatent à la lecture de ce recueil, des évidences qui soulignent la fragilité des femmes, sans toutefois nier leur capacité à résister, à tenir tête, à se révolter. Un bel hommage, en somme, oui, mais pas que. “Women in chains” est aussi une dénonciation brutale de la mafia, de la marchandisation du sexe, de l’usage du viol en temps de guerre. Une belle gifle en plein dans la gueule des machos, une qui sonne bien, qui claque comme il faut. La réalité n’est pas niée, elle est livrée telle qu’elle est, dans toute son immondice dégueulasse et brutale.

“Women in chains” s’ouvre sur une pépite, un chef-d’œuvre, un coup de boule monumental qui m’a mis dans les vapes, le genre de texte dont on se souvient toute sa vie. “La ville féminicide”, la pérégrination d’un Vor V Zakonie (mafia russe) à Ciudad Juarez, ou quand une ordure ultime rencontre d’autres salauds hors catégorie, dont l’un vient des abîmes mêmes de l’humanité. Cette nouvelle  justifie à elle seule l’achat du bouquin, cauchemars inclus… Les cinq textes ne sont pas égaux, il faut bien le dire, et si j’ai moins aimé “Tu ne laisseras point vivre”, malgré son exotisme polaire et son langage cru, l’excellent “Nous sommes les violeurs” est saisissant dans son approche futuriste d’évènements présents (les distributions de viagra dans les conflits asymétriques…), “Eros center”, le plus long du lot, souffre de quelques longueurs mais est intéressant dans son approche documentaire et sa construction, et “Poings de suture” clôt l’ensemble d’une manière élégante et plus légère. Un ouvrage bien équilibré, à la qualité éditoriale certaine. On ne peut que saluer une fois de plus le bon travail des éditions Actu SF, qui font l’effort une fois de plus de proposer à leurs lecteurs quelques bonus trop courts mais passionnants. (des notes de Thomas Day concernant chacun des textes, et une très belle préface de Catherine Dufour)

N’ayant rien lu d’autre de Thomas Day – pour l’instant – je ne comparerai pas ces textes avec ses autres productions. Au niveau littéraire, c’est solide, brillant, l’écriture est vive, la plume trempée dans le sang de l’humanité, les mots sans pitié ; une touche de fantastique par là, une de SF par ici, mais à peine, tout en subtilité, simplement pour surligner certains aspects des récits. Ce ne sont pas des textes SF, fantastique, horreur, polar, noir, blancs; ce sont de bons, de très bons textes, du genre qui percutent, ou comme l’auteur me l’a dédicacé sur mon bouquin “liés  comme les doigts de la main, comme un poing dans le ventre des femmes”. J’ai envie d’en lire plus de cet auteur qu’il faut absolument découvrir, qui prouve que le paysage littéraire Français ne se limite pas aux leurres imposants déversés par tombereaux dans les étals des supermarchés, de saint-germain ou des plateaux télé. Il y a en France de vrais écrivains, qui couchent leurs tripes sur le papier, qui refusent de fermer les yeux sur les horreurs de notre monde, et Thomas Day en fait indéniablement partie.


Women in chains, recueil de 5 nouvelles

Parution avril 2012 aux éditions Actu SF

208 pages

12€

1 Commentaire le Women in chains, de Thomas Day

  1. Bonjour,

    Merci pour votre très belle critique.
    J’essaye que chacun de mes livres soit différent des autres, Women in chains est vraiment un livre “particulier” dans ma production. A part ; ils n’ont pas tous cette radicalité. Si vous voulez persévérer, je peux vous conseiller Sept secondes pour devenir un aigle et Le Trône d’ébène qui me semblent être mes deux ouvrages les plus aboutis.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.