Dr Adder, de KW Jeter

Si certain(e)s, parmi vous qui me lisez, êtes des spécialistes de la SF, vous devez vous demander ce que j’ai bien pu faire les 20 dernières années. Si vous avez vu “Old boy”, vous comprendrez. Et sinon, allez visionner ce film, et vous pourrez au moins dire que j’ai distillé un bon conseil. Bon d’accord, je ne suis pas resté enfermé au fond d’une cave sans savoir par qui ou pourquoi. J’ai simplement un retard monstrueux, à la hauteur de ma pile à lire; quelque chose à mi-chemin entre le vertige et l’ivresse. L’Everest monumental de mon ignorance, que je m’efforce de gravir sans oxygène.  Mais qu’est-ce que je raconte ? Je suis censé vous parler de “Dr Adder”; alors allons-y.

“Dr Adder” a été écrit en 1974, publié dix ans plus tard et quelques mois avant “Neuromancien” de William Gibson. Ce n’est donc que cette année que j’en ai entendu parler, mais je m’efforce de rattraper mon retard, hein, alors pas taper. Je me suis donc procuré la nouvelle édition chez Actu SF, gentiment augmentée (un interview de l’auteur, une chronique, deux biblios) et que je me suis empressé de faire dédicacer aux Utopiales. KW Jeter est quelqu’un de souriant et de chaleureux, à la poignée de main ferme. (et aux cravates pour le moins spectaculaires) Voilà pour le décor. Très bien. Et “Dr Adder”, alors, sacrebleu ? Voilà, voilà. Du calme.

Philip K Dick lui-même a adoubé ce roman, (ce qui veut dire que j’ai serré la main d’un type qui a serré celle d’un Dieu, équivalent littéraire de l’homme qui a vu l’ours qui a vu l’ours…) allant jusqu’à parler de chef-d’oeuvre, et l’histoire raconte que sans lui, il n’aurait même jamais paru. Ce qui est formidable, c’est que ce livre est évidemment devenu culte et le reste à ce jour. KW Jeter a beau le nier, son oeuvre est la pierre angulaire du mouvement cyberpunk, qui trouvera son apogée avec le “Neuromancien” sus-cité. La lutte de l’homme contre la machine, incarnée dans un réseau tentaculaire, au travers de corporations géantes. Le style est génial, certains le jugeront immature, trouveront que le récit se disperse et manque de cohérence. Je l’ai trouvé au contraire superbement inventif, libre, affichant sans honte la marque d’un écrivain qui a osé partir dans tous les sens. Le côté foutraque de l’ensemble est conforme au fond du propos. C’est un joyeux bordel, à l’image de la schizophrénie et des névroses qui massacrent les psychés des protagonistes. Ni vraiment sympathiques, ni héroiques, ce sont tous des pauvres types plus ou moins frustrés et égocentriques. (et il y a beaucoup de putes, aussi) Le Dr Adder, personnage lugubre, projection futuriste d’un Dr Mengele obsédé par le sexe bizarre vraiment (mais alors vraiment) extrême, ferait passer les chirurgiens jumeaux de “Faux-semblants” (superbe film de David Cronenberg) pour des esthètes raffinés. Tout là-dedans regorge, bouillonne, fusionne, se répand, porté par une écriture fluide, largement plus lisible et accessible que les bouquins de Gibson, tout en restant imagée, visuelle et mystérieuse. Et l’humour, surtout, qui englobe le tout, la distance que l’auteur donne à son oeuvre est ce qui fait de ce bouquin un indispensable pour tout fan de SF. (ou de lectures transfictionnelles, façon “Crash” de JG Ballard, d’ailleurs paru lorsque Jeter a achevé Dr Adder et avec lequel les connexions sont évidentes) Le passage de l’écrivain de SF transformé en momie pseudo-virtuelle est à ce titre totalement jouissif et hilarant.

Roman cyberpunk, trash, dégoulinant de sexe et d’ordures, traversé de fulgurances gore, “Dr Adder” plaira au lecteur ouvert, qui n’a pas peur de sortir des sentiers battus, et qui n’a pas peur non plus de se frotter à une vision du futur résolument cauchemardesque.

Rattraper son retard a parfois du bon. Les années qui passent donnent aux œuvres (et au vin) des tonalités différentes, des goûts et des sensations peut-être plus subtiles que ce qu’elles avaient à leur parution. En ce sens, dans le cas de “Dr Adder” et de “Neuromancien”, on ne peut qu’être époustouflé par le sens visionnaire de ces auteurs, qui avaient compris avant tout le monde l’impact qu’allaient avoir les réseaux et les écrans sur l’humanité. Autant vous le dire : c’est pas joli, joli.


Prochaine chronique (sans doute) : “Livre de sang” de Clive Barker.

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