Essential killing, de Jerzy Skolimowski

Hier soir, je me demandais ce que j’allais bien pouvoir regarder, consterné par mes 2To et quelques de films en retard. Trop crevé pour m’expédier une rasade de “Hobbit” de 3 heures, accusant le veto de ma belle concernant une débilité abyssale à la “Fast & furious 6”, pas d’humeur à plonger dans une histoire sordide comme “Precious”, je suis tombé sur “Essential killing”, enregistré sur Arte sans m’en souvenir. Durée : 1h25. Bon. Aucune idée de ce que c’est, mais au bout d’une demi-heure à lire des titres, il fallait bien se décider. Play.

Lorsque le générique de fin a défilé, je me suis souvenu pourquoi j’avais cru bon de l’enregistrer, et me suis demandé pourquoi je ne l’avais pas regardé plus tôt. Pour ceux qui ne connaîtraient pas, ce film Polonais relate une traque. Sans spoiler, je peux dire que le film débute en Afghanistan sur une patrouille de l’armée américaine et se poursuit… on ne sait où. C’est tout l’intérêt de ce film, qui nous place pour l’essentiel au même niveau que le personnage principal. Un combattant Afghan que l’on suit en partie en vue subjective, du moins au début, et sur lequel la caméra est rivée par la suite. Perdu dans une immensité glaciale, au milieu d’une forêt inconnue, il tente de survivre comme il peut.

Voilà une oeuvre singulière. À l’heure des gros machins formatés qui durent 3 heures (la quantité à défaut de la qualité), qui pètent dans tous les sens et où des personnages caricaturaux passent leur temps à déblatérer, “Essential killing” nous expose un homme solitaire, mutique (Vincent Gallo, extraordinaire dans sa palette d’émotions, ne prononce pas un seul mot), désorienté, à la fois courageux et criminel. Prêt à tout car désespéré, il a déjà tout perdu et n’est pas plus invincible que suicidaire. En proie à de redoutables choix moraux, il épargne certains animaux mais pas certains humains. Dans sa lutte face à la nature, on ne sait d’ailleurs plus comment distinguer l’homme de la bête. Joues creuses, barbe dense, vêtements dégoûtants, il se traîne dans la neige, lamentable, affamé, ombre lointaine du Emile Hirsh d’ “Into the wild”. Les images de cette taïga hostile sont très belles, quoique malheureusement en SD, mais servent avant tout à souligner le propos de l’auteur, visiblement peu optimiste sur la condition humaine. Il en ressort une vision sans concession de notre humanité et de notre civilisation. Le propos pourrait être réducteur mais les filigranes du passé du “héros” (qui n’a pas de nom, sauf au générique) , seules brindilles jalonnant la piste de sa biographie, suffisent à nous faire comprendre ce qui l’a poussé au combat. Révolte dans un camp, terrorisme dans l’autre. Les frontières se brouillent…

Le principal danger des films traitant des conflits asymétriques modernes, est de ne pas parvenir à nuancer le propos et tomber dans le pamphlet caricatural. Mais on n’est pas à Hollywood. Exit Rambo. Les guerres du Golfe et en Afghanistan ont cependant fait naître des films relativement pertinents : “Redacted”, “Dans la vallée d’Elah”, “Brothers”, “Zero dark thirty” et au moins une série d’envergure. (“Homeland”) Alors bien sûr, certains jugeront que les américains sont présentés comme des méchants tortionnaires et envahisseurs et s’en offusqueront. Je n’ai ni le temps ni l’envie d’ouvrir un débat géopolitique, mais j’ai lu les rapports d’Amnesty international et vu le documentaire “The road to Guantanamo”. De toute façon, le sujet principal d’ “Essential killing” n’est PAS le conflit Afghan. Si celui-ci en est le thème, le sujet est la survie. L’instinct de survie. Réalisation épurée, économie de moyens, absence de dialogues, voilà du vrai cinéma d’auteur. De la créativité. Une vision personnelle. Jerzy Skolimowski a su rester cohérent avec son propos, et lier le fond à la forme de belle manière. Il ne nous demande jamais de juger et ne fait pas de son personnage principal un être admirable. Juste un type paumé, errant dans un univers qu’il ne connaît pas, ne reconnaît plus, sans savoir où il va et sans être certain de la limite à ne pas dépasser pour assurer sa survie.

Comme nous tous, en somme.

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