Bloody Miami, de Tom Wolfe

Tom Wolfe. La seule évocation de ce nom suffirait presque à me foutre dans les pommes. Bien acides, les pommes, évidemment. Tom Wolfe, c’est un nom quasiment magique, un talisman contre les ténèbres, et une plume unique. Unique de par son style, qui tient autant de James Ellroy pour sa propension à jouer avec les mots et user de l’argot, qu’au journalisme, qui fut sa première école, dans sa manière de décrypter, ou plutôt de découper des pans entiers de la société américaine. Tom Wolfe fait partie de ces écrivains qui utilisent les mots comme des scalpels. Vifs, précis, tranchants. “Bloody Miami”, son dernier opus en date, ne déroge ni à son style, ni à ses thématiques. Cette fois, c’est donc le Miami du 21ème siècle qui se retrouve sous sa loupe, et il a beau vieillir, le journaliste Tom Wolfe n’a rien perdu de ses dons de double vue, de son empathie qui lui permet de se mettre au plus près de ses personnages, et de ses qualités d’écriture qui mettent tout cela en mots. Génial. Drôle. Sans pitié.

Petit rappel historique : Tom Wolfe est né en 1931 et a débuté par le journalisme. Pas n’importe lequel. Aux côtés de ses compères Hunter S. Thompson (“Las Vegas parano”, “Hell’s angels et la mort du rêve américain”) ou Truman Capote, il fait partie des créateurs du nouveau journalisme, une forme journalistique qui se débarrasse de la soi-disant objectivité nécessaire du reporter, qui doit au contraire s’immerger, s’infiltrer dans le groupe étudié puis rédiger à la première personne et d’une manière littéraire un article qui tient davantage du roman. Ce que Wolfe a décrit comme de l’investigation artistique, pratique qu’il mènera à terme avec l’excellent “Acid test” (d’où les pommes acides de mon introduction, qui n’ont pas manqué de vous intriguer, j’en suis sûr.) en 1966. “Acid test” est une plongée passionnante dans l’univers quotidien des Merry pranksters, (un groupe hippie de SF qui avait inventé une nouvelle organisation sociale et prônait l’usage intensif du LSD.) En 1979, il écrit “l’étoffe des héros”, splendide fresque retraçant les premiers vols spatiaux, empreinte de la nostalgie des aventuriers du ciel, et qui donnera lieu à une adaptation cinématographique réussie de philip Kaufmann.

Par la suite, Wolfe se tourne vers la fiction, mais sans rien perdre de ses qualités journalistiques. Il se documente énormément, s’immerge dans le lieu qu’il vise, côtoie des personnes réels qui inspireront ses personnages, multiplie les interviews. Une sorte de méthode “Actor’s studio” ou d’école de Stanislavski pour écrivains. Son écriture aérée lui permet d’éviter les écueils propres à une telle méthode, à savoir un côté froid ou clinique. Au contraire. En lisant ses bouquins, on a l’impression d’être propulsé au milieu des personnages, comme le témoin silencieux d’une histoire qui se déroule pour de vrai. Cette sincérité, ce décryptage sans concessions sont l’obsession de Tom Wolfe, qui ne cesse de clamer son amour pour Emile Zola, Dickens ou Steinbeck. Il en ressort des passages absolument uniques, inoubliables, qui pour moi resteront à jamais mythiques. Dans “Le bûcher des vanités” (1987), plongée hallucinante au cœur d’un New York bicéphale, c’est la scène où Sherman McCoy, yuppie arrogant, auto-proclamé maître du monde (ancêtre du patrick Bateman de “Psycho killer”) , se rend compte qu’il va être mis en examen pour homicide involontaire. (“Inquiété ! Je vais être inquiété !”) Ce sont les scènes “d’Un homme, un vrai”, où la description minutieuse d’une saillie équestre côtoie la description des goûts vestimentaires d’un recouvreur de fonds (des bretelles à tête de mort) et l’effet qu’ils ont sur ses proies endettés par les banques. (des sacoches de selle, ces suées sous les aisselles qui manifestent de son triomphe) C’est la perte de la naïveté d’une plouc sur un grand campus universitaire dans “Moi, Charlotte Simmons”. Et dans “Bloody Miami”, c’est la vision d’une ville multi-culturelle, où différentes classes sociales, différentes cultures et nationalités tentent de cohabiter et de se partager un immense gâteau.

Certains reprochent à Tom Wolfe son abus de figures linguistiques extravagantes, qui rendent parfois la lecture pénible. Si je trouve que ces “toc” littéraires sont en général en accord avec le style inimitable de l’auteur, qu’ils sont sa marque de fabrique et font son originalité, ils sont en effet parfois un peu trop systématiques dans ce dernier opus. Le prologue est génial,et certaines scènes resteront cultes. (le grimper de mât, le retour de Nestor dans son quartier, les scènes avec “docteur porno”…) Néanmoins, le récit souffre parfois de baisses de rythme. Il faut dire que qu’avec ce livre, Tom Wolfe s’est essayé au polar, – particulier, certes… – et que l’intrigue sous-jacente n’est pas vraiment passionnante. De même, certaines scènes tombent un peu à plat (la boîte de strip-tease) et sont nettement en-dessous de l’ensemble. En somme, le roman brille lorsqu’il nous décrit des scènes réelles, authentiques, et des personnages plus vrais que nature (la boulangerie cubaine, le prof Haïtien et son fils tiraillé entre deux identités, le chef de la police) et s’éteint dangereusement lorsqu’il s’essaye à la fiction pure et dure.

“Bloody Miami” n’est sans doute pas le meilleur Tom Wolfe ni le plus accessible, et si je devais en conseiller un au lecteur néophyte, ce serait sans conteste “Moi, Charlotte Simmons”. Ceci étant dit, certains passages tordants et caractéristiques de ce style sans équivalent, mélange entre Balzac et easton Ellis, justifient à eux seuls la lecture de ce roman malgré tout indispensable.

En conclusion, je dirai ceci : ahahaahniorniorkniorkniorkukuk

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