Hollywood, la stratégie du vide : j’ai vu le remake de Robocop

Si vous avez vu l’excellent District 9, du brillant réalisateur sud-africain Neill Blomkamp, vous ne serez pas surpris d’apprendre que chaque producteur de Los Angeles aurait vendu sa mère afin de le débaucher. Leur proposition : lui filer une carte platinium, un minibus privé avec écran plat dans les chiottes, mini-bar et cuistot privé, avec pour ordre de filmer quelque chose. Un film. Peu importe quoi. Le cahier des charges n’impose que quelques grandes lignes : il faut qu’il y ait des explosions. Il faut une femme jeune et belle. Il faut que le scénario brille par son absence, que tout message un tant soit peu subversif soit éliminé. Que tout ce qui a fait l’intérêt de District 9 disparaisse dans les abysses. Pour le reste, c’est OK, Bobby, fais péter la coke et le champagne, prépare les projections tests qui serviront à mesurer l’enthousiasme du public, colle moi une happy end ou les méchants aliens/noirs/gangsters/nazis/terroristes (rayer la mention inutile) sont traînés dans la boue par le gentil. Ramasse le pognon. Banco. Ensuite, en avant pour l’épisode 2. 3. 4. 5.

Neill Blomkamp, protégé de Peter Jackson, a d’abord refusé d’aller à Hollywood. Vous aurez remarqué que beaucoup de réalisateurs de talent tournent le dos aux bons vieux films, pour se consacrer aux séries. Le fait est que le cinéma américain de studio est malade. Pire que ça : il est en train d’agoniser, la gueule ouverte, mais personne ne s’en rend compte. Il rapporte encore un pognon monstre, essentiellement en produits dérivés, alors ça ne pose de soucis à personne. Michael Bay a tué les blockbusters avec ses Transformers insipides et immatures. Les suites, reboots, prequels, ont vidé de sens tous les scénarios qui étaient de toute façon pompés, inspirés ou repris de romans à succès. J’aime le cinéma, qu’il soit à gros budget ou indépendant, et je n’ai certainement pas honte de dire que j’aime les gros machins qui pètent. J’aime en prendre plein les yeux, plein les oreilles. Mais il y a un problème. A quel moment est-ce que les effets spéciaux ont pris le dessus sur le rythme, les personnages, les intrigues ? Où sont passés les artisans de génie, issus d’un âge glorieux, la génération sublime des Lucas, Spielberg, Coppola, Scorcese, qui étaient capables de mêler gros budget et intelligence du récit ? Il parait que les films d’aujourd’hui sont violents. Laissez-moi vous expliquer un truc : c’est faux. On a l’impression qu’ils sont davantage violents. C’est parce que leurs scènes de violence, de meurtre, de guerre, reposent sur une absence d’explications, de récit, de personnages empathiques. Impossible de faire la distinction entre un robot tueur comme Terminator et Jason Statham. Le héros du nouvel Hollywood est bardé de muscles, cynique, ne sourit jamais et ne sort pas de vannes, ou alors c’est un super-héros. Il n’y a plus de héros d’action humain. Ce qui nous semble violent, c’est précisément cet usage froid, clinique et déshumanisé de la violence. Regardez Commando avec Scwharzy, qui est un modèle du genre : le film dégouline de second degré. Où sont passés les personnages ? (Souvenez-vous de la galerie de space marines de Aliens, de James Cameron. Chacun d’entre eux est inoubliable.) Où est passée l’auto-dérision ? Où est le recul ? Et surtout, merde, où sont les scénarios ?

Plus d’idées. Zéro. Le syndrome de la page blanche. Armageddon a été écrit par quinze scénaristes et a annoncé le début de la fin. C’était un des derniers blockbusters un peu sympas, mais à son corps défendant. Je ne crois pas que Michael Bay se soit rendu compte de la dérision qu’il avait injectée dans son film. La révolution de la HD a permis aux boss de LA de se la couler douce. Ils se sont dit que c’était plus simple de remettre au goût du jour que de créer à neuf, d’où le massacre honteux auquel on assiste, comme si ces gugusses qui roulent en Lamborghini avaient décidé de bousiller ce qui avait fait leur marque de fabrique, leur héritage. Paul Verhoeven n’est pas le réalisateur le plus talentueux du monde, il a commis quelques bouses. Mais Robocop, 1987, est un chef-d’oeuvre de la science-fiction. On s’en rend d’autant mieux compte en regardant le navet consternant qui entend l’éclipser. Robocop 87 était ultra-violent. Les jeux vidéo d’aujourd’hui sont une blague pour les fillettes, à côté. Je vous jure, revoyez la scène d’ouverture et revenez m’en parler. L’univers dans lequel le récit évolue est noir au-delà de l’imaginable, pessimiste à outrance, dominé par la misère, les corporations, les gangs, un délabrement constant, un climat paranoïaque illustré à merveille part les petits clips publicitaires qui émaillent le film. Derrière la façade de film d’action affleurait un questionnement intelligent, sur notre rapport à la sécurité, à ce qui fait un homme, au règne des robots, à la corruption des élites. Autant de notions balayées d’un revers de la main dans le remake, qui noie sous les infrabasses le silence de son propos. Faut être content : ç’aurait pu être pire. Le réalisateur, José Padilha (Troupes d’élite, film d’action sur les favelas. A des années lumière de La cité de Dieu, mais à voir tout de même) a tenté de traiter des thèmes actuels : robotisation des armées et des polices, interventionnisme américain au moyen-orient, inquiétude devant la place prise par les intelligences artificielles. Mais c’est lourdingue et niais, et Samuel Jackson en fait des tonnes. La question de l’identité est malmenée, maladroite. En voulant à tout prix incorporer une jeune femme blonde, l’histoire s’emmêle les pinceaux, car le postulat est intenable : on demande à la femme du flic agonisant son accord pour en faire un super-robot-flic. On frôle d’ailleurs la catastrophe lorsque Gary Oldman commence à évoquer la question de l’euthanasie. Même Michael Keaton est fade et le complot qui liait les voyous et les politiques a été rayé de la carte. Au final, on regarde le film avec en filigrane les images de l’opus original, et on se demande quel est son intérêt. Je me demande si ce n’est pas justement, de détruire ce qui faisait sens, pour le remplacer par une suite de scènes d’action vides, creuses, qu’on regarde en mâchonnant du pop-corn, en buvant une jarre de Coca, des lunettes 3D à dix euros sur le nez. Puis en achetant la figurine du super flic pour noël. La vérité, c’est sans doute que le monde décrit par Verhoeven est devenu la réalité, et qu’on ne s’en est pas rendu compte.

Neill Blomkamp, pendant ce temps, a signé avec Tri-star et a réalisé Elysium. Je ne l’ai pas encore vu et je ne me prononcerai pas. J’imagine que personne ne peut lutter contre la machine actuelle, ce mécanisme implacable qui a fait du cinéma d’action une industrie décérébrée. Quand je repense aux heures de gloire du cinéma populaire, ma gorge se noue : Robocop, Terminator, Alien, Star Wars, Retour vers le futur, Predatgor, Die hard, Indiana Jones. Une époque révolue. Je doute qu’une major accepte de tourner Soleil vert aujourd’hui. Comparez Zombie de Romero avec World war Z (bon bouquin au demeurant) : y’a pas photo. J’échange tous les effets spéciaux du monde contre le film de Romero.

Finalement, les robots ne sont plus sur les écrans : ils sont dans les fauteuils des salles de cinéma.

2 Commentaires le Hollywood, la stratégie du vide : j’ai vu le remake de Robocop

  1. Vive Mad max !

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