Créole Belle, de James Lee Burke

La Louisiane.

Ses bayous, ses héritiers de plantations nostalgiques de la guerre civile et de l’esclavage, ses nappes de pétrole, ses truands, ses putes, ses flics alcooliques. Brume jaunasse qui se déverse sur les maisons de bois survivantes de Katrina, du chômage galopant et des soirées de Bourbon street. Reliques d’une France disparue, de ces colons créoles qui ont fondé la Nouvelle-Orléans en 1718. Poupées vaudou hérissées de pics. Cadavres au fond des bois. Un temps chaud et moite. Le cadre idéal pour satisfaire les amateurs de polar. Noir. Serré.

La tradition culturelle Française veut que l’on oppose la littérature dite « blanche » à la littérature dite « noire ». Tout un programme. Il y aurait d’un côté des bouquins qui feraient l’élite de la nation, destinés aux honneurs, aux distinctions prestigieuses, aux palmes académiques, et de l’autre des cancres qui ne songeraient qu’à s’amuser et qui ne mériteraient qu’un rictus de mépris. Comme si écrire devait être une souffrance et pas un plaisir. Comme si un écrivain devait être maladif, son reflet blanchâtre se détourant sur le carreau embué de sa tour d’ivoire, sous l’éclat agonisant d’une flamme de bougie. Comme si la dépression et l’avalanche de vocabulaire abscons constituaient la vérité.
La vérité, la nation, le bien, le mal, le blanc et le noir. Quand un type, une organisation ou une administration commence à parler en ces termes, il est temps de se marrer, d’ouvrir une canette et de s’installer à l’ombre des panetiers. Je vais vous avouer un grand secret : il n’y a pas de petit ou de grand écrivain. Il y a juste des types qui écrivent et d’autres qui les lisent. Quand ils vont au chiottes, ils font tous ce qu’ils ont à faire et se torchent le cul de la même manière. Dans la plupart des pays, on ne fait pas de distinction pédante et condescendante entre les écrivains et les littératures. On ne considère que deux genres d’écrivains : les bons et les mauvais.

James Lee Burke débarque donc, voici quelques décennies, avec un stylo en guise de flingue, et se met à tirer dans le tas. Il tire à vue, par le biais de Dave Robicheaux, sur les discours type, la théorie des genres et les bons fachos qui prétendent définir le bien et le mal. Dave Robicheaux est un flic. Ancien du Vietnam, alcoolique repenti, fidèle en amitié et en amour, défendeur des pauvres types dont personne n’a rien à foutre. Dave Robicheaux se fiche bien de savoir si les victimes sont blanches, riches, si elles font partie d’une élite à protéger. Il n’a en tête qu’un idéal de justice, ce qui lui vaut de nombreux séjours à l’hôpital et dans les bureaux de ses supérieurs hiérarchiques. Dave Robicheaux représente le fantôme des héros oubliés dans les tréfonds des films et séries modernes, des super-héros et des guignols cyniques ou calculateurs. Dave Robicheaux est un mec à l’ancienne, qui s’habille d’un vieux treillis, voit à travers la brume les spectres de soldats confédérés et déteste les nazis en fuite, les violeurs de gosses et les truands alliés aux grandes compagnies pétrolières. Au cas où vous ne l’auriez pas compris, j’aime Dave Robicheaux. J’aime James Lee Burke. J’aime ses récits et la manière dont il les traite. Est-ce que j’aime Créole Belle ? Lisez la suite.

Imaginons un procès mené par l’académie Française à la guilde maléfique des écrivains noirs. (J’entends par là les salopiauds qui écrivent du polar, du fantastique, de la SF ou de la Fantasy) Je choisirais James Lee Burke comme avocat, sans hésiter. En lisant Créole Belle, on ne peut qu’être époustouflé par la puissance de chaque phrase. James Lee Burke est un écrivain de polar. Son but est de mener une histoire qui mêle policiers et truands, et il pourrait s’en tenir à ça. La profondeur de chacun de ses personnages, le décor dense et fort dans lequel ils évoluent et la noirceur de ses intrigues pourraient déjà suffire à en faire un maître du genre. Mais il ne s’arrête pas là. Il compose de la littérature avec un grand L, au sens où le jury l’entend. Il détruit les genres. Si bien qu’au bout de quelques chapitres, on ne sait plus si on lit de la poésie noire ou du polar poétique. Mais on comprend aisément, après avoir refermé le livre, que Créole Belle un chef-d’oeuvre, que James Lee Burke est un putain d’écrivain, de la trempe de James Ellroy ou Tom Wolfe,  et que les juges sont tombés de leur tabouret, raides morts, une balle au milieu du front.
Dave Robicheaux leur a claqué le bec, et moi j’en bois un à sa santé, avant de courir le rejoindre parce qu’il me manque déjà. Lui, sa femme, sa fille adoptive, ses potes. Ils vivent. Ils osent. Ils se démènent comme des goélands englués dans le pétrole de BP. Ils souffrent, tombent, se relèvent. Ils reflètent nos peurs, nos joies, nos terreurs, nos échecs et nos réussites. Ils sont humains, et c’est cette humanité qui fait l’encre des grands livres.

3 Commentaires le Créole Belle, de James Lee Burke

  1. D’abord une joie immense de te voir livrer ainsi ton amour de cet immense écrivain dont je ne rate pas un livre depuis que je l’ai découvert il y a bien 15 ans. Ses livres sont effectivement plus que des polars, ce sont de la Littérature, et j’invoquerais plutôt Steinbeck. En tout cas, oui ça pue l’humanité dans toutes ses joies, ses peines, ses sécheresses et ses humidités. Et n’oublies pas l’humour dont il sait fait preuve ! Si vous ne connaissez pas James Lee Burke, il manque quelque chose dans votre vie. Alors comblez vite ce vide et jouissez de lire de vrais livres.

  2. Godard Patrick // 14 octobre 2014 á 11:39 // Répondre

    Dois-je l’avouer ?! Moi qui suis fan de Steinbeck; Thomson; Mc Carthy; Donald Ray Pollock et autre Bruce Machart. Moi qui suis fan de littérature américaine, je ne connais pas James Lee Burke ! Comment est-ce possible ? Comment un poisson de ce calibre a-t-il pu passer à travers les mailles de mon filet ! Mystère ! Toujours est-il que je vais remédier à celà et tout de suite… Réparer ce putain de filet ! Merci Emmanuel !

    • Emmanuel Pixton // 14 octobre 2014 á 12:30 // Répondre

      C’est impossible de tout connaître ! Mais je suis certain que tu vas te régaler avec ce roman. Même si c’est le dernier épisode de la longue série des enquêtes de Dave Robicheaux, on peut tout à fait le lire comme une histoire indépendante. Mais à mon avis, une fois que tu l’auras terminé, tu voudras lires les autres.

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