Neuromancien, de William Gibson

Les États-Unis sont un très grand pays de la science-fiction. Leur budget d’armement et leur politique étrangère ouvres des perspectives fascinantes qui déchaînent nos imaginations d’écrivains. Au niveau littéraire aussi, ils sont balèzes. Pourtant… c’est bien au Canada que la révolution a eu lieu. En 1984, précisément.
Appelons ça la révolte du petit frère.
Gibson est le nom d’un acteur misogyne et illuminé, anciennement interprète inoubliable de Mad Max devenu une loque Hollywoodienne. Le prénom William désigne quant à lui des aliments industriels en boîte à base de saucisses de viande terrienne (à priori) de légumes chimico-pestilentiels, et un prince Anglais.
En terme de littérature, William Gibson, Canadien de naissance, nomme le génie qui a renversé la science-fiction, à la manière d’un camion fou qui écrabouillerait une grand-mère paralytique.
Il y a trente ans, Internet n’avait pas la même gueule qu’aujourd’hui. Les petits jeunes qui n’ont pas connu le doux hululement d’un modem 28600K et la douce attente d’une unique photo de jeune femme dénudée, qui mettait dix minutes à s’afficher, ne peuvent pas comprendre de quoi je parle. Les pages web contenaient essentiellement du texte noir sur fond blanc, il n’y avait pas de pub ni de spams ou de pop up, et on formatait encore son disque dur en passant sous MSDos et en entrant une ligne de commande. Gibson, lui, revenait d’un voyage dans le futur et avait tout compris. Il avait pigé que dans le futur, Internet deviendrait un réseau tellement dense qu’on s’y promènerait de manière quasi physique, et que la réalité virtuelle deviendrait la vraie réalité, éclipsant nos matières moléculaires. C’est donc lui qui avec Neuromancien a inventé le terme de Cyberspace. Bah ouais, rien que ça. Pas mal, pour un Canadien ? Attendez la suite… il ne s’est pas arrêté là. Il a imaginé que des corporations géantes domineraient le monde, un univers post-industriel déglingué, empli de gadgets cybernétiques et high-tech, où l’homme serait réduit à un simple rang de fourmi mécanique. Dans ce monde merveilleux promis par Google et Monsanto, des hackers s’infiltreraient dans le Cyberspace et chercheraient à briser la GLACE des pare-feus numériques. A l’aide d’électrodes collées sur leurs fronts et reliés à des consoles informatiques, ils s’introduisent dans la matrice et préfèrent la vie d’avatar à celle d’être physique. (ils appellent ça la viande) Les risques sont énormes : la GLACE peut contre-attaquer et griller le cerveau du hacker (Gibson les a nommés des cow-boys), le transformant en traits-plats. (du fait de l’EEG plat, signifiant la mort cérébrale du sujet.)
Et encore, ce n’est que l’échantillon le plus spectaculaire de la myriade de notions, termes et concepts inventés par Gibson. Neuromancien parle un langage nouveau, est écrit avec un alphabet qui n’avait jamais été lu jusque là, obligeant les théoriciens de la littérature à inventer un nouveau terme pour le désigner : le Cyberpunk était né, qui valu à son auteur la fierté de tout un pays et les prix Philip K. Dick, Nebula et Hugo.
Tout le monde l’a pompé (les consoles évoquent l’ordinateur des Racines du mal de Dantec) et la film Matrix a allègrement recyclé tous ses concepts, les mettant en images à l’aide d’effets spéciaux qui brouillent le sens de ses mots, plongeant l’univers terrifiant, mélange de Mad max et de Akira, en un salmigondis mystico-religieux-philosophico-techno et traduisant pour les neuneus de Los Angeles un récit auquel ils n’avaient sans doute rien compris.
Je dois avouer que la lecture de Neuromancien n’est pas aisée. Ce n’est pas du divertissement, et c’est inutile de le chercher à le lire avec un gosse qui vous braille dans les oreilles. (oui j’ai essayé) Chaque ligne regorge de vocabulaire inconnu, ouvrant des perspectives sur un futur cauchemardesque, à la fois lointain mais tellement palpable. L’écriture de Gibson est cohérente avec son univers. J’ai dû relire certains passages deux ou trois fois, une première lecture ne permettant pas d’appréhender la complexité et la richesse de cette trame hors-norme. Je suis d’ailleurs certain que le roman gagne a être relu de A à Z. Le plus étonnant avec ce livre, c’est qu’il vient de fêter ses trente ans, et que non seulement il n’est pas périmé, mais que les décennies écoulées lui ont donné un sens visionnaire étonnant, voire perturbant.
En tout cas, je ne peux que vous le conseiller, avec les avertissements d’usage. De toute façon, la première phrase donne le ton, résumant à elle seule la magie et la difficulté du texte, un échantillon qui vous donnera envie de pousser plus en avant l’univers de Gibson ou de le fuir à toutes jambes.

« Le ciel au-dessus du port était couleur télé calée sur un récepteur hors-service. »


Prochaine chronique : “Créole belle” de James Lee Burke. (ou pas)

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