Jeu d’ombres, Ivan Zinberg

Le bout du monde. On en rêve. On se l’imagine. Il y fait beau, chaud, du sable fin glisse entre nos orteils écartelés, des naïades en bikini passent de la pommade sur nos torses musclés. On boit des cocktails en regardant passer quelques rares nuages. Ce n’est pourtant pas la réalité. Le bout du monde, Ivan Zinberg nous l’offre sur un plateau : on n’aurait aucune envie de s’y rendre. En guise de rêve, il n’aurait à offrir que trois cent vingt jours de flotte par an, les restes désabusé de la communauté d’indiens Spokane et le fantôme d’une star grunge qui manque à tout le monde. Un Etat tellement éloigné de la capitale qu’il en a pris le nom : Washington. La ville portuaire de Seattle, où se déroulent la majeure partie de l’intrigue de Jeu d’ombres, évoque le sport – les seahawks, soient-ils damnés pour l’éternité – le rockn’roll – Nirvana, Pearl jam, Soundgarden, Alice in chains – et le génie. – Bill Gates et Jimi Hendrix y sont nés –

Un peu plus au sud, l’Oregon et la ville de Portland. (Pour moi, le vrai Portland se situe à l’est : Stephen King, le Maine, les culs-terreux (hillbillies) et les patriot’s. ) Le choix du lieu où se déroulent les événements de Jeu d’ombres est en soi un indicateur : ça va sentir la pluie, la nostalgie, l’alcoolisme et l’éloignement. Quelque chose me dit cependant que tout va se terminer au soleil; mais un soleil noir, désespéré, qui ne réchauffe ni n’éclaire rien.

Tueur en série, flic alcoolo-tabago-traumatisé-vertueux, psy femelle top-canon, fédéraux en lunettes noires et politiciens pourris : ils se sont tous donné rendez-vous là-bas. Je ne vais pas me masquer (ah ah ah) : au début, j’ai eu peur. Essentiellement parce qu’au bout de cent pages, j’étais pris dans le récit mais intrigué par l’écriture fragile et succincte, faite de phrases lapidaires, et par ce que je craignais devenir un amoncellement de clichés plus haut que le Space needle. On respire un grand coup : merci Ivan. Ni scène d’autopsie (merci !!!), ni partie de sexe entre la psy torride et le poivrot dépressif à l’insigne. Des personnages finalement pas si superficiels, loin s’en faut, aux comportements humains, cohérents car nés de la nécessité et de leur instinct de survie. Jeu d’ombres est un roman policier, pur et dur, à la peau rêche comme celle d’un… d’une… quel que que soit le nom de la bestiole à la peau rêche qui vive entre les états de Washington et de l’Oregon.

Bas les masques : (ah ah ah) je ne suis pas super fan des récits où l’intrigue fait le livre, en devient le personnage principal. Jeu d’ombres est un poil trop carré pour mes goûts, un poil trop typé bouquin policier. Si je suis resté perplexe devant ce choix assumé de distribuer les phrases de deux ou trois mots, je dois bien reconnaître que ce tempo accélère le rythme de l’ensemble, et fait du roman un redoutable page turner. (tourneur de pages en Québécois)  Les personnages sont bien campés, solides, et surtout ont quasiment tous quelque chose qui va de travers, une faille personnelle. Ce sont ces parts d’ombre (oui, j’ose) qui font de ce roman une réussite, et qui m’ont donné envie d’aller au bout. Or le bout, c’est là où plus rien n’existe. C’est la fin. C’est aussi là où je me suis fait mystifier, comme tout le monde. La conclusion est comme je les aime : méchante, sombre, immorale, pleine de riffs saturés. Joyeusement déconcertante. Qui laisse forcément une excellente impression.

Jeu d’ombres est donc un roman Français qui joue sur les plate-bandes américaines et se paye le luxe de les battre. Je l’ai trouvé supérieur à du Connelly, par exemple, tant dans la construction que dans les nœuds de l’intrigue, merveilleuse de perversité et de retournements. Je noterai comme seuls bémols l’écriture lapidaire à laquelle j’ai eu du mal à adhérer et certains personnages à la limite du stéréotype. Ceci dit, c’est un premier roman et c’est une réussite. Il est édité par une maison Rennaise qui bouscule les habitudes. (Sortez vos Gwenn ha Du, vos Bilic et vot’ cidre) C’est très prometteur, et je souhaite à Ivan beaucoup de succès, car il le mérite.

Mon lieutenant, vous avez cartonné.


PS : Sans trop en demander, euh… je dois bien avouer que je me suis entiché de Lorenzo… j’aimerai bien savoir ce qu’il va devenir… 😉


PS 2 : Cliquez ici pour acheter Jeu d’ombres !!  Ou encore là !!! 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.