HE, UXB & troubles temporels : Blitz : tome 1 (Black-out), de Connie Willis

Nous y revoilà. A peine revenu des USA des années soixante, par le biais d’une porte temporelle, je suis reparti vers le passé.  HG Wells et sa Machine à explorer le temps  (1895) ont marqué d’une pierre blanche le thème du voyage temporel, mais c’est un peu l’arbre qui cache la forêt. Le nombre de films, de romans, nouvelles, BD qui ont exploité ce thème sont innombrables. Il y en a pour tous les goûts, et il est curieux de voir que nombre de ces oeuvres ont marqué leur art respectif.
Le piège diabolique (Blake & Mortimer)  de EP Jacobs, La planète des singes (Pierre boulle) et son film éponyme, La jetée de Chris Marker (préambule au somptueux 12 monkeys de Gilliam), Retour vers le futur de Zemeckis (précurseur d’effets spéciaux) ou Nimitz, retour vers l’enfer (série B trépidante), en passant par les séries TV (Babylon 5, Doctor Who, Heroes, la quatrième dimension) sont autant d’ouvrages de qualité, qui d’une façon ou d’une autre, ont marqué les esprits. Quand on fait la liste des écrivains qui ont traité le voyage temporel, on attrape vite le tournis : Barjavel, Asimov, Dick, Bradbury, Matheson… Mark Twain, Mary Shelley et même Shakespeare ! (La tempête, 1611) Je vous le donne en mille : oui, même Guillaume Musso en a usé. (cherchez l’intrus. )

Cette longue introduction pour vous signifier qu’il devient difficile de trouver encore quelque chose à dire à propos des voyages dans le temps. Connie Willis s’y est pourtant jetée. Certains d’entre vous, qui ne sont pas familiarisés avec la SF, ne savent peut-être pas qui est Connie Willis. Alors voilà : elle a remporté onze prix Hugo, sept prix Nebula, douze prix Locus, les prix les plus prestigieux de la littérature SF en langue anglaise. En 2009, elle a intégré le Science fiction museum and hall of fame. Certains lecteurs ont suggéré qu’elle n’était pas humaine et viendrait en réalité de la planète Xylxozurgb. ( comme Stephen King)

C’est le premier livre de Connie Willis que j’ai lu, je n’ai pas honte de le dire. Je suis en train de rattraper mes graves lacunes et contre-temps, par le biais d’un bombardement irréel de livres, guides et ouvrages de références. (bien aidé en cela par Sneed, un droïde-lecteur-correcteur de dernière génération) Bien. Donc, Black-out traite d’universitaires d’Oxford, chercheurs en histoire, qui vivent en 2060. Le voyage dans le temps a été inventé par un enfant juif et intègre plusieurs règles implacables. Ce n’est pas de la hard science : on n’en saura guère plus. Pour ma part, je préfère ça. Rien de plus ennuyant qu’un écrivain qui s’emmêle dans des explications à la mord-moi-l’aile-du-papillon. Parce qu’évidemment, le battement d’aile constitue le fil rouge qui unit les personnages du roman. Tous sont obsédés par l’idée que leurs actions, ou leur seule présence, pourrait modifier le cours de l’histoire. Car ces historiens ne se contentent pas d’étudier le passé par le biais de témoignages, de documents ou de livres d’époque : ils se rendent sur place, à la manière d’espions du futur, grimés en contemporains de l’époque dans laquelle ils se rendent. La guerre de sécession, les croisades, et en ce qui concerne le roman dont je vous parle : la deuxième guerre mondiale. Il y a une vraie réflexion sur le rôle des historiens et sur ce qui fait notre passé, la vérité et les déformations que celle-ci subit en traversant les années.

C’est un roman singulier. On s’attend à avoir de la SF pure et dure. C’en est, par le postulat de départ et les premiers chapitres, mais là où j’ai été soufflé, c’est que Connie Willis nous embarque, l’air de rien et en douceur, dans un roman de suspense historique. La majeure partie du récit se déroule en 1940, pendant le blitz, et les problèmes des personnages sont à peu près les mêmes que ceux des hommes et femmes qu’ils côtoient : éviter les bombes, travailler, se loger, se nourrir, et tenter de s’en sortir. Je ne dévoilerai pas le fond de l’intrigue, mais il a de quoi vous faire bouillir les neurones au sujet des paradoxes du continuum espace-temps.

(Parenthèse historique, pour les incultes : la bataille d’Angleterre opposait la Luftwaffe et la RAF, avec pour objectif la domination de l’espace aérien Anglais. Du 7 septembre 1940 au 15 mai 1941, l’aviation Allemande envoie une pluie de bombes sur les principales villes Anglaises : c’est le blitz.  43000 morts civils et plus de 90000 blessés.)

La plus grande réussite de ce roman, c’est de nous amener à réfléchir en tant qu’hommes modernes, à propos d’événements passés et révolus, et qui se reflètent sur les conflits actuels. Je n’ai pas pu m’empêcher de me reconnaître en Mike Davies, Polly ou Merope, spectateur protégé des drames et des horreurs bien réelles. Lorsqu’ils regardent tomber les bombes, sachant pertinemment quelles seront les cibles touchées et combien il y aura de morts, je nous ai vus, spectateurs occidentaux, bien nourris et bien-portants, regarder les informations sur nos écrans plats, voir couler le sang des peuples Syriens, Palestiniens, Israéliens, Congolais, Népalais, Irakiens, (etc…) avant d’éteindre la TV et de passer à autre chose. Bien à l’abri derrière nos consciences et nos problèmes de consommateurs, nous faisons partie du monde sans y être vraiment intégrés, comme si les horreurs et les guerres quotidiennes ne nous concernaient pas vraiment. Tous comme ces voyageurs temporels, nous sommes coupés de notre époque et de notre planète, nous regardons mourir et pleurer les autres sans bouger. Nous faisons mine de compatir, mais finalement, nous nous disons que ça ne nous concerne pas vraiment et que nous ne risquons rien.

Connie Willis a fait un travail de recherche hallucinant. Le livre fourmille de détails qui nous plongent au coeur de l’Angleterre et du Londres des années 40, nous plaçant là encore sur le même plan que ses personnages. Autre élément stupéfiant, voir une américaine pure jus (Willis est née à Denver, Colorado) aborder la seconde guerre mondiale du point de vue Anglais. Pour vous dire, je pensais d’ailleurs qu’elle était Anglaise… L’humour froid, les situations alambiquées, les dialogues à la limite du délire, les Londoniens qui tricotent et discutent en buvant du thé, alors que les bombes explosent autour d’eux, les références au théâtre et à Shakespeare, à Dickens…

Seul petit bémol, le rythme souffre de sérieuses baisses de régime et le récit s’enlise par instants, comme si le temps s’arrêtait, que la grande horloge du temps déraillait. Les dialogues sont parfois longuets et l’histoire est lente à démarrer. Malgré cela, Connie Willis a réussi le tour de force de réinventer le voyage temporel et m’a totalement pris au dépourvu.

Le récit va obliger les personnages de Black-out a s’investir bien plus qu’il ne l’auraient pensé, et à découvrir que les règles du voyage temporel ne sont pas immuables. La suite, ce sera dans le tome 2, qui s’intitule All clear, et que je suis maintenant obligé de me procurer. Ça n’arrange pas le blitz que je subis déjà, avec ma pile de bouquins à lire, mais je veux absolument savoir comment cette histoire va se terminer.

Bien que venant du futur, je n’ai que peu de certitudes en ce qui concerne le passé.

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