Les corps froids

Monsieur T est hospitalisé dans le box n° 9.

Le bruit des alarmes est strident, le chaos a envahi la chambre devenue étouffante.

Les jambes légèrement écartées, les bras droits et tendus, les doigts entrecroisés, j’appuie fortement la paume de ma main droite tout en basculant les épaules vers l’avant, au rythme de 100 mouvements par minute. Je sens le thorax du patient qui s’enfonce légèrement à chaque pression, une sueur moite inonde mes gants de latex jusqu’à refluer vers mes poignets. Je garde un œil sur l’écran de contrôle et le tracé vert de la fréquence cardiaque. Et je compte, à voix haute :

— Et un, et deux, et trois, et quatre, et cinq, et six, et sept…

Monsieur T est en arrêt cardio-respiratoire : un ACR.

Chaque compression me rapproche légèrement du visage de cet homme qui est cliniquement mort. Il est gris, ses yeux sont à demi ouverts, vides de toute lueur, les pupilles exagérément dilatées par le fait de l’adrénaline.

— Arrête deux secondes, me dit le médecin.

J’arrête le massage cardiaque et une collègue place deux doigts sur la carotide, le réanimateur fait de même sur l’artère fémorale. Sur l’écran de contrôle, le tracé vert se transforme en ligne droite et l’alarme critique se réenclenche, alors que s’affiche ce mot que nous redoutons : asystolie.

Le médecin lance d’une voix un peu atone :

— Ça fait combien de temps ?

— Quarante cinq minutes, répond ma collègue.

Un vent de résignation souffle sur la chambre. Nous savons que c’est fini.

— Allez, on arrête.

Âgé de 61 ans, Monsieur T s’était présenté aux urgences pour des difficultés respiratoires et son état s’était dégradé peu à peu. Il avait développé un état de choc cardiogénique à la suite d’une infection pulmonaire. Sa condition était critique dès son admission, et personne n’a été surpris qu’on en arrive là. Il était en bout de course. L’ACR, c’est la fin de l’activité du cœur, c’est la mort pure et simple.

Il nécessite la mise en œuvre des techniques de réanimation : défibrillation, massage cardiaque externe, perfusion d’adrénaline en intraveineuse, intubation oro-trachéale ; des manœuvres qui peuvent durer de quelques minutes à plus d’une heure, selon les antécédents du patient et l’histoire de sa maladie.

La réanimation est un service de haute technicité, mais ces moyens techniques prodigieux et récents posent de nouvelles questions, nous obligent à nous interroger sur la nature métaphysique de la vie humaine. Nous avons repoussé les frontières de la mort, et il nous faut maintenant comprendre ce qu’est la vie. La vraie question est là : en sommes-nous capables ?

Les organes en défaillance y sont suppléés par des machines, toutes inventées par l’homme dans la seconde moitié du XXe siècle. Sans ces engins, les patients mourraient, ce qui était le cas avant 1954, année où apparurent les premières machines de dialyse et de respiration artificielles pleinement efficaces et fonctionnelles. (L’Engstrom 150) 1

En Anglais, la réanimation cardio-pulmonaire est appelée Ressucitation. Le terme est sans équivoque, il sous-entend que nous nous opposons à la nature et à la fatalité.

Mais ce milieu hyper technologique ne doit pas faire croire que les médecins et infirmiers qui y travaillent sont des agents de maintenance ou des techniciens. Justement parce que cette très haute technicité, le fait que la plupart des patients soient sous anesthésie, pourrait rapidement paraître inhumaine, faire croire qu’on se contente de soigner un corps, la présence humaine dans ce qu’elle a de plus généreux et de plus empathique est plus que jamais indispensable, notamment pour accompagner les proches, souvent désorientés et choqués, tant par cet environnement incompréhensible que par la brutalité de la maladie ou de l’accident qui a frappé leur proche. La famille, les amis, ceux qui souffrent de l’absence, qui cherchent désespérément des réponses là où il n’y a plus que du vide, des énigmes insolubles. Qui réalisent que la médecine ne peut pas tout, et que parfois, malgré toute notre technologie et tous nos efforts, rien n’est assez, rien ne suffit.

Le patient est d’abord et avant tout un être humain, souvent père ou mère d’un ou plusieurs enfants, qui est aimé par quelqu’un, quelque part. Et quand bien même ce ne serait pas le cas, il bénéficierait tout de même des soins nécessaires, car c’est ainsi que devrait fonctionner une société civilisée et évoluée : elle doit tout faire pour s’occuper de ses éléments malades, faire le maximum pour les soigner, quels que soient leur caractère, leur âge, leur religion, leur couleur de peau, leur compte en banque. Il est impossible de faire ce métier si l’on n’en est pas persuadé.

J’éteins l’écran de contrôle, qui se drape de noir. Je laisse mon doigt appuyé sur le bouton off du pousse-seringue d’adrénaline, qui sonne trois secondes avant de s’éteindre à son tour. J’arrête le respirateur, je le déconnecte du patient. J’arrête tous les autres pousse-seringues et les auto-pompes et ce faisant, je prends pleinement conscience que pour cet homme, c’est bel et bien terminé. Dans les sonneries des appareils qu’on débranche et qui s’éteignent les uns après les autres, une vie file comme une comète et ne brillera jamais plus.

Le médecin s’en va remplir le certificat de décès, sans un mot. Après l’euphorie de la réanimation contraste un étrange sentiment de vide et de manque, accentué par l’échec de notre tentative et notre impuissance.

Pendant que l’on fait la toilette mortuaire, on parle peu et la radio débite de la musique pop qui couvre notre silence et nous aide à ne pas trop réfléchir. Je réalise que j’ai cessé de compter. Je ne sais plus combien de décès j’ai vus, et combien de fois j’ai effectué ces derniers gestes, passé un gant d’eau savonneuse sur ces corps froids.

Les premières fois, je ne parvenais pas à regarder les visages des morts, ça me faisait peur, je ne voulais pas ramener ces images chez moi et en faire des cauchemars. Un cadavre, c’est moche. Tout gris, strié de traits noirs, et puis ces paupières qui souvent refusent obstinément de rester closes, avec ces yeux sans lumière qui semblent vous fixer depuis l’au-delà. On apprend à prendre du recul, à se détacher de ce que l’on fait, de ce que l’on voit ; mais on ne s’y habitue jamais vraiment.

On n’est jamais indifférents et nous ne sommes pas sourds aux cris des proches, à leurs hurlements de douleur.

Les machines sauvent des vies, mais sans comprendre ce qu’est la vie. Sans nous et notre humanité, la réanimation serait de la robotique, un garage automobile.

Sans nous, les corps resteraient désespérément froids.

Glacials.

1 Les premières tentatives pour pallier l’arrêt respiratoire débutèrent en 1876, (le spirophore d’Eugène Woillez) permettant à Henrich Dräger de mettre au point le Pulmotor (1906) puis à Drinker-Shaw un poumon d’acier qui fut utilisé dès 1928 dans les épidémies de poliomyélite.

2 Commentaires le Les corps froids

  1. Ah non pas toi !
    Vire moi ce “palier à” bordel
    😉

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.