Le bouquet final : “Des fleurs pour Algernon”, Daniel Keyes

Quand j’étais un enfant, j’étais idiot. Au sens littéral : je baguenaudais dans la saine ignorance de mon esprit limité, et je n’avais rien à attendre de l’avenir, sinon à arpenter mes futures années sans rien voir, entendre ou comprendre. Condamné à la stupidité et la bêtise crasse. Adulte, je regarderai les anges de la télé-réalité et rêverait de me coiffer comme Neymar. C’est du moins ce qu’on m’a fait croire alors que j’étais à l’école primaire. Atteint de crétinisme, je n’arriverai jamais à rien, du fait de mes capacités limitées. (c’est inscrit noir sur blanc dans mon dossier scolaire)
Inutile de dire que grâce à ces années de fol épanouissement personnel, intellectuel et spirituel, j’ai gardé une certaine rancune envers l’école et les profs en tous genres. Vous l’aurez compris, je minimise les faits (une fois n’est pas coutume) et en vérité, ces souvenirs écoliers sont tous faits de haine, de peur, de culpabilité, de rancoeur… Suite à ces premiers cheminements sur la route éducative, faite de moqueries, de blâmes, d’humiliations constantes, je n’ai pas supporté la fac et j’ai plaqué mes études. Pour autant, ça ne m’a pas empêché d’atteindre la plupart des objectifs que je m’étais fixés. Mais bref, là n’est pas la question.

La plupart de mes profs se sont révélés être des imbéciles, je l’ai compris plus tard. Ils ne m’ont rien apporté sinon un désastreux manque de confiance en moi, des névroses en tous genres et la certitude que je n’étais guère plus intelligent que Charlie Gordon. Une souris blanche s’en sortirait mieux que moi dans le labyrinthe de la vie et si je ne devenais pas SDF, ce serait déjà bien. Les profs de lettres ont été les pires, puisqu’aucun d’entre eux n’a été capable de repérer en moi l’écrivain qui sommeillait. La seule à m’avoir encouragé fut de fait une remplaçante, venue pour quelques mois… Les autres… Les autres, ma foi, n’étaient que les reflets opaques des âmes mortes qui croisent la route de Charlie Gordon à mesure qu’il s’éveille. Jaloux, petits, mesquins. Je me souviens de celle qui ne connaissait pas H.P. Lovecraft et qui, plutôt que de l’admettre, avait tourné mon pote Nicolas en ridicule. Cette école abêtissante, conformiste, si petite d’esprit et d’ouverture, à l’image de ce pays sans ambitions et condescendant. Ce qui est logique, puisque gouverné par des adultes issus de ce moule éducatif.

Où je veux en venir ? Au simple fait qu’aucun prof ne m’a jamais fait lire “Des fleurs pour Algernon”, et que c’est symptomatique et révélateur. Parce que s’il y a un livre, et un seul, à faire lire, c’est bien celui-là. Tout y est : le cheminement de la vie, le rapport aux autres, la certitude que l’amour triomphe du mal, que la lumière de la connaissance troue les ténèbres de la barbarie mais expose à de nouvelles souffrances. Et puis la chute, l’inexorable déchéance qui est pire encore que l’embryon d’humanité que portent les enfants… Inutile que je m’étende sur ce texte qui a été commenté, critiqué, expliqué en long et en large. Tout ce que j’ai à en dire, c’est que Daniel Keyes a touché la vérité et l’a recrachée avec sa plume, et qu’il faut absolument que vous lisiez ce chef-d’oeuvre, si comme moi vous étiez passé à côté. Si comme moi, on vous a fait croire, un jour, une année, une décennie, que vous étiez un imbécile. Si comme moi, vous avez un jour fait l’erreur de penser que Charlie Gordon ne méritait ni le respect, ni l’attention, ni l’amour des autres. Comme si Charlie Gordon ne faisait pas partie de l’humanité et n’était pas notre frère, plus faible, qu’il fallait prendre par la main et guider. J’ai été ce Charlie Gordon et je l’ai haï. J’ai été cet enfant qui pleurait sans bruit, qui souffrait en silence, et qui serrait les dents en songeant que l’avenir n’était qu’un long et sombre labyrinthe duquel il ne trouverait jamais la sortie.

J’ai finalement compris que ce n’était qu’un mensonge.

4 Commentaires le Le bouquet final : “Des fleurs pour Algernon”, Daniel Keyes

  1. Eh bien… j’aime ton billet et quelle diatribe contre les profs! Que évidemment j’approuve et je reconnais bien aussi. Je pense tout comme toi! D’ailleurs rien n’a changé, les profs de V. pratiquent toujours avec un vrai sadisme l’art de rabaisser l’élève devant toute la classe, de lui dire qu’il n’ira nulle part dans la vie, que c’est un bon à rien, etc, etc. Ici on apprend aux élèves à se contenter de la médiocrité, à etre contents de leur 10/20 sans jamais les pousser à viser le 20/20 en leur instillant les encouragements nécessaires. Bon en même temps les notes n’ont jamais mesuré l’intelligence d’une personne et il est temps que ce système cesse. Argh ça m’énerve! Quand les trois autres iront à l’école ce sera aux states, certes ce n’est pas tout rose mais au moins on les pousse vers le haut, et l’élève est un individu à respecter, et à écouter aussi!

  2. Emmanuel Delporte // 10 juillet 2014 á 01:01 // Répondre

    Je recommande vivement l’édition augmentée, chez “j’ai lu”. Outre la nouvelle originelle, il y a surtout une autobio et une genèse de ce roman mythique. Un document qui passionnera les aspirants écrivains ainsi que tous ceux qui ont pleuré en refermant ce récit somptueux.

  3. Emmanuel Delporte // 10 juillet 2014 á 01:05 // Répondre

    Si le thème de l’intelligence augmentée vous intéresse, je vous conseille aussi “champs de ténèbres”, un polar fantastique de bonne facture. (qui a donné lieu à un film relativement médiocre avec DeNiro.) Mais surtout à me suivre de très, très près, car je bosse sur quelque chose qui traite cette thématique…

  4. J’avais aussi eu droit en 3è à une prof de Français (décidément…) qui m’avait dit que je “ne ferais rien de ma vie”.
    Mais j’ai aussi eu une prof de Français en 2nde et 1ère qui m’a sauvé de l’école en me donnant le goût de la lecture et des mots, même si ça n’a pas suffit à me donner l’envie et le talent d’écrire.
    En tout cas, j’ai acheté le livre, à lire dans quelques jours sur la plage au soleil en Italie.

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