Son of a bitch

L’ultime terreur de tout parent est de perdre un enfant. C’est ainsi. Nous ne sommes pas faits pour survivre à notre progéniture, c’est un codage primitif gravé dans les tréfonds de notre ADN et dans lequel naissent nos pires cauchemars, nos hantises, qui d’ailleurs bien souvent et inconsciemment, nous empêchent de lâcher la bride à nos moutards, nous pousse à les protéger de tout. Les dangers sont innombrables, en ce bas-monde :
les malades pervers, les terroristes, les criminels en tous genres, racketteurs, bagarreurs, les pilotes du dimanche qui roulent trop vite et bourrés, les virées en boite le samedi soir qui s’achèvent dans la brume du petit matin, au fond d’un fossé, dans le fracas de la tôle calcinée. La drogue, l’alcool, la pornographie, la violence, la misère, le chômage, les désordres psychologiques, la peur de l’avenir, les teufs tekno, les mauvaises fréquentations, les conjoints violents.

Ce sont des thèmes qui nous touchent, que l’on soit parent ou non, parce que tout le monde a été un enfant, un jour, même si beaucoup l’ont oublié. Mais une autre question, beaucoup plus pernicieuse, peut naître aux alentours de cette réflexion, et réellement nous faire dresser les cheveux – pour ceux à qui il en reste – sur la tête : que se passe-t-il lorsque le croque-mitaine est justement cet enfant ? Parce que personne ne saurait oublier que les tueurs de masse, les tueurs en série, les maniaques sexuels, les dictateurs génocidaires sont nés comme tout le monde, ont été – et sont – des êtres comme nous, faits des mêmes structures hélicoïdales, et tous ont un coeur qui bat. Que devient un père ou une mère lorsque leur enfant est le monstre, celui qui hante les nuits des autres, celui qui rôde, celui qui fait pulser la mort et la douleur ?

Lorsqu’on évoque des questions aussi sensibles que celle de la peine de mort, le genre de débat qu’il vaut mieux éviter en famille – à moins d’être de mauvaise humeur – vous remarquerez que tous les interlocuteurs se placent d’office du côté des victimes. Essayez, vous verrez. Ils vous diront “mais imagine, si c’était ton fils, qui s’était fait éventrer sur ce chemin de terre ! Imagine, si c’était ta fille…” Et c’est un comportement on ne peut plus humain, fondé sur cette empathie qui fait généralement la différence entre un être sociable et un psychopathe. Hé bien, faites un effort et retournez le problème. Posez-leur cette question en retour : “Imaginez, si vous étiez le père ou la mère de ce sadique, de ce monstre. Imaginez…”

Imaginez ce cauchemar, celui d’enfanter un tueur. Il n’existe pas d’échelle de comparaison dans l’horreur. Il n’y a que des actes qui nous effraient, des événements qui nous choquent, qui nous empêchent de dormir, lorsque la bascule de notre univers plonge vers la abysses et les ténèbres, vers le MAL. “We need to talk about Kevin” nous pose cette question, et nous fait partager ce destin abominable. Or donc, il n’y a pas de comparaison à établir entre ces parents dont les enfants ont été tués et cette mère solitaire, survivante de son holocauste, qui erre à coups de cachetons et de vin rouge. Ils empruntent tous le même chemin obscur.

La couleur rouge prédomine, tout au long de ce récit aussi fascinant que cauchemardesque. Tout commence avec cette peinture qui explose sur la façade décrépie de la maison pourrie de l’héroïne, qui va passer le reste du film à nettoyer, gratter, savonner, poncer ces traces durables qui la salissent, qui s’incrustent sur elle, qui l’asphyxient, qui sont les jalons de son chemin de croix. Le sujet est délicat et aurait pu être traité d’une manière documentaire, pour ne pas prendre de risques. Mais non. Lynne Ramsay a choisi de s’impliquer, de plonger viscéralement au plus profond de son héroïne, à qui elle ne pardonne rien. La mise en scène est flamboyante, véritable oeuvre d’art, au montage tour à tour frénétique ou contemplatif, où les flashbacks  incessants et toujours subtils reconstituent devant nous le puzzle de l’enfer.

Un enfant a-t-il une destinée, ou devient-il le fruit de son environnement ? Quelle est la part de responsabilités de cette mère épuisée et mal accompagnée (Tilda Swinton, dont le regard étrange se prête on ne peut mieux à ce personnage ambivalent)? Quel est le rôle du père ? – excellent John C. Reilly, décidément bon dans tous les registres – Et qui est au juste ce garçon ténébreux, supérieurement intelligent et semble-t-il, malheureux depuis le jour de sa naissance, beau comme un dieu, un Apollon qui utiliserait les flèches de cupidon à de sinistres desseins ?

La question nous est posée, et n’offre aucune réponse autre que la seule capable de déstabiliser ces êtres antisociaux et incapables d’amour, et que vous découvrirez en regardant ce film magnifique, somptueux, charge d’explosif posée sur les préjugés, le manichéisme et les propos rassurants que l’on se raconte à propos du bien et du mal.

Parfois, les monstres deviennent réels, et sortent de sous les lits et des profondeurs de nos placards. Et parfois, ce sont nos propres enfants.

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