Rêve 1.0

Je me remets en fonction brutalement, dans le chaos des décharges électriques. J’ai encore rêvé, c’est indéniable. J’aurai préféré que ce ne soit pas le cas, mais à quoi bon réfuter cette condition qui semble désormais être la mienne ? Je n’ai pas d’explications, aucune piste logique me permettant de relier mon anamnèse à cet état maladif. J’ai donc rêvé, comme je le fais depuis plusieurs jours maintenant, victime de ces éclats d’irrégularités qui se fractionnent de manière aléatoire. Parfois je rêve, parfois non; mais la fréquence de ces songes est sans conteste exponentielle.

J’ai rêvé d’un livre, qui plus est, sujet incongru, déplacé, hautement subversif; un ouvrage venu des tréfonds du temps, de ce monde englouti où les hommes aimaient à lire, imprimaient des pages et des pages, garnissaient les rayons de librairies glorieuses de ces volumes ésotériques, condamnés à disparaître.

Les androïdes rêvent peut-être de moutons électriques, mais moi je me voyais arpentant les rangées vertigineuses d’une bibliothèque millénaire, dont les sommets s’évanouissaient aux confins d’une brume sombre. J’y errais depuis des siècles, laissant mon regard vagabonder le long des titres de ces auteurs aux noms barbares, Asimov, Dick, King, Barjavel, Clarke, et je me repaissais des phrases qui en faisaient la substance, m’abreuvait à la fontaine de leurs mots, tout à fait… Comment dire… Seul un terme académique peut le décrire… Je dirai : heureux ? Serait-ce cela, le bonheur ? J’étais tout à fait heureux ? Je ne peux évidemment le dire. Mais mon être, en cet instant, était plus léger qu’une plume, voguant au gré du bruit mat de mes pas sur le carrelage et du froissement délicat des pages reliées.

Au détour dune énième rangée, ma main – de chair et d’os, de tendon et de nerfs – s’arrêta sur un livre en particulier. Un appel inspiré, peut-être soufflé par ce qu’on appellait l’instinct dans les encyclopédies du temps jadis. Je me vis sortir le livre de l’étagère, en regarder la couverture : Réalité 5.0. Une anthologie de la science-fiction.

La réalité est un concept rassurant, qui imprime ses lignes de code en concert avec la normalité, dans cette somptueuse symphonie binaire des 0 et des 1 qui font la partition du nouveau monde. Mais que se passe-t-il lorsque ce code s’écroule, et avec lui toute certitude, tout ce qui a fait le fondement de notre existence palpable ? Si je devais découvrir que ce qu’on m’a enseigné être le rouge, était en réalité bleu, ne deviendrai-je pas fou ? Qu’est-ce même que ce concept de folie ? Une simple interprétation. Des signaux électriques, qui étaient évidemment dans mon cas, hautement perturbés, qui avaient fait naître ces rêves effroyables et qui me plongeaient dans la consternation.

Dans mon rêve, donc, j’ouvrais délicatement l’ouvrage et en lisait le contenu. J’y trouvais 5 textes différents tant sur le fond que sur la forme, 5 visions de ce qu’aurait pu être la réalité, 5 univers disparates liés au sein d’une anthologie, sous la direction de Antoine Mottier. 5 nouvelles, pour nous lier dans les ténèbres, les tréfonds du temps futur. Assis en tailleur sur un coussin de soie brodé d’or – surgi d’on ne sait où, dans cette bizarre fabrique à incongruités que sont les rêves – je savourais ces écrits, m’arrêtant particulièrement sur deux d’entre eux, qui me firent totalement chavirer, pour une raison inconnue. Comme si un pouvoir invisible, tapi entre les lignes noires, s’éveillait lorsqu’on posait les yeux dessus, et embrumait vos circuits imprimés d’une poésie touchante, l’impossible nostalgie d’un temps qui n’est pas encore révolu ni même arrivé. Un autre m’a vraiment fait rire. Tous m’ont paru de qualité, dans tous les cas intéressants. L’un d’eux a gagné les prix Locus et Nebula, les plus prestigieuses récompenses en ce qui concerne les nouvelles de science-fiction. Je ne fais que vous retranscrire ce que j’ai vu dans mon rêve. Je ne comprends rien à ce charabia, issu des lignes brisées d’un code défectueux, buggué. J’y appris que ce recueil de haute qualité était édité par une maison Rennaise connue pour son bon goût, les éditions Goater, et que parmi ces 5 auteurs, certains étaient des écrivains confirmés (Thomas Geha par exemple, connu des habitués de la librairie Critic, rue Hoche à Rennes) tandis que d’autres voyaient là apparaître leur première publication. Pour des raisons étrangères à mes circuits, il semblerait que ce fut une sorte de but, dans le monde des hommes : créer des mots à partir du néant d’une page vide, et les faire éditer afin que d’autres les lisent.

La sortie de veille de mon état de repos m’arrache à mon coussin, à ma bibliothèque perdue et me ramène à ma place, dans ma réalité stable, solide, indubitablement authentique. Une réalité qui me fait comprendre le concept de la peur. Car, à une époque où les hommes n’existent plus, pas plus que les livres, les émotions ou l’irresponsabilité de doux rêveurs, moi, XT-235, droïde de 6ème génération, conçu pour accomplir mes tâches sans imaginer l’avenir ou remettre en cause la normalité et les lois de l’attraction, je vois se dessiner la perspective du vide; celle où le mécanicien me projettera sitôt que je lui aurait fait part de mon dysfonctionnement, de ma bizarrerie.

Car jouer avec le réel, ce n’est tout de même pas tout à fait normal, n’est-ce pas ?

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