Un cauchemar Américain

“Mon allégresse macabre a fait place à l’amertume, et je pleure sur moi-même, sans parvenir à trouver la moindre consolation dans tout cela, je pleure, je sanglote “je veux juste être aimé”, maudissant la terre, et tout ce qu’on m’a enseigné : les principes, les différences, les choix, la morale, le compromis, le savoir, l’unité, la prière – tout cela était erroné, tout cela était vain. Tout cela se résumait à : adapte-toi, ou crève. J’imagine mon visage sans expression, la voix désincarnée qui sort de ma bouche : ces temps sont effrayants.”

Été 1997. Il fait chaud, je suis dans un bus sans clim’ et je transpire sous mon t-shirt en coton C&A, je porte un short go sport, des chaussettes carrefour, des baskets de skate à gros lacets de chez Van’s et un caleçon Dim, et les gouttes de sueur coulent sous mes cheveux en bataille. Je n’ai pas mis de gel, et d’ailleurs me suis-je même lavé ce matin ? Le thème du télé-matin était “Dorothée va-t’elle rebondir, après l’arrêt du club Dorothée ?”

A midi, j’ai rendez-vous au Quick de la rue du clocher, avec Mike, Nicolas et Mélodie ; elle est pas terrible, mais on a pas mieux. Brune, avec des petits seins et de grosses hanches. je n’ai pas eu besoin de réserver pour le restaurant, je retire 100 francs au distributeur – ce qui ne me laisse plus rien pour la semaine – et je passe à côté d’un clochard, dont les bras couverts de croûtes et la pancarte J’AI FAIM S’IL VOUS PLAIT AU SECOURS m’arrachent des larmes, et je lui file une pièce de deux francs en lui souhaitant bon courage. Je n’ai pas fait de gym ni de musculation et j’envisage d’aller jouer au basket sur le playground à côté de chez moi, après la séance de cinéma prévue.

Il me semble reconnaître Jimmy devant le Monoprix de la rue jean-jaurès; il porte un jean Levi’s, une chemise C&A, des chaussures à gland de chez André et je lui fais un signe de la main, auquel il ne répond pas. Je regarde mieux et m’aperçois que ce n’était pas Jimmy, en fait. Je retrouve Mélodie au Quick, elle est habillée d’une robe de chez Naf-Naf et de sandales Quicksilver, et je remarque qu’elle n’a pas mis de soutien-gorge. Nicolas et Mike sont déjà installés à la meilleure table, la plus au fond, et nous les rejoignons. Mike porte un jean bleu de chez C&A, des chaussures de sport Levi’s et une chemise Canadienne à gros carreaux Eram, Nicolas porte un pantalon de survêtement Nike, des chaussures de sport Adidas et une veste de treillis de Harry’s surplus, le magasin de surplus militaire, j’en suis presque certain.

Les hamburgers ne sont pas bons et pas chers et la populace fait un brouhaha insupportable, et je leur demande ce qu’on va faire après.

-Ce n’est pas Julien, là-bas ? demande Mike en désignant un grand type sec qui attend dans la file.

Je me retourne et le détaille en plissant les yeux. Il porte une veste Devred, un pantalon brun Chevignon et des mocassins de faux cuir Andre.

-Non, tu confonds, on dirait plutôt Sébastien, réponds-je.

-Celui de la terminale S3 ? demande Mélodie, qui semble intéressée.

-Non, celui de la ES4, répond Nicolas, la bouche pleine de cheese burger.

Le type – Julien ? Sébastien ? – passe devant notre table avec son plateau et Mike le salue de la main, auquel il répond par un sourire et un “Salut Alain” tonitruant.

Cet été-là, mon père m’a filé une grosse cargaison de bouquins, où il y a un peu de tout. Du Hugo, du Zola, du Camus, et des écrivains Américains dont Tom Wolfe. J’abandonne mes amisau quick pour me planquer dans un parc lire le bûcher des vanités, fasciné par cette plongée hallucinante dans la vie quotidienne d’un auto-proclamé maître du monde, un yuppie de Wall street brusquement ramené à la réalité de la vie terrestre après qu’il ait accidentellement écrasé un noir dans le Bronx.

Le lendemain, je me lève tôt, je vais faire deux heures de basket sur le playground avant de prendre une douche brûlante. Le thème du télé-matin était “faut-il craindre les téléphones portables”, puis je m’habille après un petit-déjeuner rapidement expédié, pantalon beige de chez O’neill et polo C&A, chaussures de basket Converse en toile blanche, et je file en bus à la librairie où j’ai mes habitudes. Dans la rue, un clochard dodeline de la tête au-dessus de sa pancarte “AIDEZ-MOI JE VOUS EN PRIE J’AI FAIM” et je lui donne deux francs. J’explique au vendeur de la libraire que j’ai adoré le bûcher des vanités et que je voudrai prolonger l’expérience de la vie à Wall street. Il me regarde d’un air étrange sous ses lunettes Optic 2000 à verre neutre et branches de plastique, et va me chercher un bouquin de 450 pages. Avant que je ne le prenne, il me dit “d’être prudent avec ça.” Le vendeur ressemble à Stéphane de la terminale L3 et je le remercie sans vraiment comprendre son avertissement.

Le livre est écrit par un auteur américain, Bret Easton Ellis, et s’intitule American Psycho. J’ouvre la première page alors que je suis dans le bus, et ne referme le livre que beaucoup plus tard, cette nuit-là, après la dernière page, totalement soufflé par ce que je viens de lire. Le livre a fait un scandale à sa sortie, poussant l’éditeur Alfred A. Knopff a retirer à Bret Easton Ellis l’avance de 300 000$ qu’il lui avait donnée, la faute aux passages ultra-violents et pornographiques du bouquin, où aucun détail n’est épargné au lecteur. Mais ce qui choque le plus, ce n’est finalement pas cette débauche de violence extrême et de sexe froid, c’est plutôt le contraste vertigineux entre l’éducation High-end du “héros” Patrick Bateman, gradué de Harvard, et la sauvagerie sans limite qui l’anime, la bestialité des protagonistes, leurs vies creuses et finalement insipides et superficielles, sous le vernis de la plus brillante réussite sociale. Le tout porté par un rythme frénétique, une écriture sans contraintes et des dialogues toujours incisifs et à pleurer de rire.

American Psycho est un classique, sur lequel il est indispensable de se jeter si ce n’est pas déjà fait. Je viens de le relire et l’impression qu’il m’avait fait à l’époque ne s’est pas estompée ; il n’a rien perdu de sa force ni de son incroyable acuité, tant dans la forme que sur le fond.

Au fait, je porte un boxer Dim, un pantalon Celio et un T-shirt en coton 100% bio Ideo, et je suis infiniment heureux de ne pas posséder de Rolex.

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