Last exit to Brooklyn

Si vous suivez un tant soit peu l’actu, vous savez que notre pays et l’Europe sont malades. Rien de bien nouveau. C’est comme une grippe saisonnière, qui revient régulièrement et contamine les esprits. La tentation de l’obscurantisme et de la tyrannie. L’homme a toujours été incapable de supporter sa conscience, son intellect et sa liberté fondamentale.

Ce qui fait qu’il a toujours cherché à les restreindre en s’ajoutant des problèmes, des barrières, des Dieux, des routines, des objectifs sans intérêt. Et donc, de temps à autre, en général quand il ne comprend vraiment rien à ce qui se passe autour de lui et qu’il flippe plus que d’ordinaire,  il pousse le bouchon vraiment loin, super loin, vers les mains tendues et les discours de haine. La petite ville d’Orange est aux mains de ces créatures étranges que sont les fachos, depuis quelques années maintenant. Et donc, on a bien compris quelle était leur politique en matière de livres : il y a les bons, et les mauvais. Ceux qui sont bien, et ceux qui sont pas bien. Y’a que les fachos et les abrutis pour réfléchir en deux dimensions. (et George Bush Jr, qui était les deux et qui peint aujourd’hui des portraits de caniche. Si, si, je vous jure, faites une recherche google.) Donc, à la bibliothèque d’Orange, certains bouquins sont interdits, et la mairie dresse des listes des livres qui sont bien et qui sont autorisés. Ça se passe aujourd’hui dans mon pays, et ce n’est qu’un gentil avant-goût de c qui nous attend. Or donc, quels seraient ces livres inconvenants pour la société façonnée par les cadres d’un parti d’extrême droite ? C’est pour répondre à cette fascinante question que j’ouvre ma nouvelle rubrique, et j’avoue que je faiblis déjà devant l’ampleur de la tâche, colossale. Parce que bien souvent, les artistes et écrivains, même s’en sans rendre compte, et même sans le vouloir, font de la politique. Parce que ouais, faire réfléchir quelqu’un, c’est un acte politique, un acte de résistance. Et donc, les apprentis Adolph ont du pain sur la planche.

Pour inaugurer ma nouvelle rubrique, j’ai choisi un auteur complètement cinglé, qui écrivait comme il vivait : sans se soucier de ce que penseraient les autres. Forcément, le résultat est détonnant, irrévérencieux, insolent, libre. Et forcément, les fachos incultes de tous bord, trouillards devant ce qu’ils ne connaissent pas, – ça veut dire beaucoup de choses – rêvent de brûler ses livres. Quand le FN aura pris le pouvoir, les flics viendront chez moi, enfonceront ma porte et prendront mon exemplaire usé de “Last exit to Brooklyn”. Je les emmerde en avance. J’ai même pas besoin de le relire, parce que ses mots sont ancrés en moi, dans mon âme. Alors qu’ils aillent se faire foutre, les nazillons incultes, les censeurs totalitaires. Dans son recueil de nouvelles revenu sur le devant de la scène par l’adaptation infidèle et un poil trop sophistiquée de Darren Aronofsky, (le tout de même excellent “Requiem for a dream”) Hubert nous parle des gens qu’il aime : les paumés, les marginaux. Des gens qui ne bossent pas, qui en foutent pas une, et qui s’en balancent pas mal de savoir si on les traite d’assistés ou si on les conspue. Ce sont des galériens, qui connaissent la rue et les petites amitiés, les fous rires et les grands désastres. C’est une galerie de portraits de fragiles humains, brisés, ahuris devant les règles d’une société à laquelle ils ne comprennent rien et qu’ils ne cherchent d’ailleurs pas à comprendre. Il y a le portrait choquant, pathétique et traumatisant de cette jeune femme blonde qui finit très, très mal. Il y a ces fumeurs de joints, ces travestis qui refont le monde. Il y a un New York sale et dégueulasse, qui sent le bitume, la crasse et la came frelatée. Il y a l’alcool, qui coule à flots, des litres. Il y a le refus de la normalité, la mise à sac de la politesse et du respect. Il y a la violence, crue, sans artifices. Parce que Hubert savait que notre civilisation n’était qu’un leurre, un masque grossier appliqué sur l’essentielle fumisterie de l’existence, cette arnaque à laquelle on n’adhère que par stupidité ou aveuglement complice.
last exit to brooklynLast exit to Brooklyn, paru en 1964, s’est vendu à 2 millions d’exemplaires, à une époque où ce qu’on a appelé la contre culture déferlait sur les USA, ravageant les stéréotypes, le conservatisme et le racisme. tout ce qui nous revient aujourd’hui à la gueule. Peut-être qu’on a manqué de révolte dans nos écrits, qu’on a pas eu de Tim Leary, de Tom Wolfe, de Hunter Thompson pour envoyer des glaviots bien baveux à la face des bien-pensants. Peut-être qu’on a pas encore eu notre Allen Ginsberg, qui avait dit à la sortie du bouquin de son condisciple de la côte est, qu’il “allait exploser sur l’Amérique comme une bombe infernale qu’on lirait encore 100 ans après.”

Hubert Selby Jr aurait craché à la gueule des détenteurs de vérité, de ceux qui portent des chemises brunes et font claquer leurs bottes, ceux qui rêvent d’un monde propre, lisse, à leur image : celle du néant. Hubert Selby Jr, c’est le bordel de la vie dans ce qu’elle a de joyeux, d’anarchique, de chaotique. Ni règles, ni lois, à part celles qu’on se fixe. Une société ne pourrait pas fonctionner comme ça ? Sans doute pas. Mais qui, aujourd’hui, serait assez con pour affirmer que notre modèle de société fonctionne ? Sans les fous, il n’y pas de normalité. Alors vive les fous, et vive Hubert Selby Jr. Magnez vous le train d’aller chercher “Last exit to Brooklyn” et de le lire. Et quand votre ville tombera aux mains du FN, allez en planquer des exemplaires dans les rayons des bibliothèques. Ce sera un acte de foi et de résistance. Et un bon gros doigt d’honneur foutu bien profond dans le cul serré des sacs à merde qui prétendent nous dire ce qu’il faut lire, ce qu’il faut aimer, ce qu’il faut penser.

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