Gotham god damn’ motherfucka

Governors Island, New york. L’île est ceinte de hauts murs fortifiés, encadrés de miradors et de systèmes de sécurité. Coupée du reste de la baie, les 86 hectares de l’île abritent le bâtiment high-tech le plus sophistiqué et le mieux gardé du pays. Ici sont traités, étudiés et analysés les plus grands tueurs en série du monde, sous un panel d’experts internationaux. Ici sont enfermés pour toujours les plus grands meurtriers et cinglés qui ont un jour arpenté les rues des citadelles humaines.

C’est à New york que ça se passe, encore. New york, toujours. New york qui enflamme les imaginations et stimule les esprits, la créativité et parfois, la folie la plus profonde. Notre patient ne voyait pas New york de la même manière que nous. Pour lui, pas de High line, de chrysler building étincelant sous le soleil, de Freedom tower lancée à l’assaut des étoiles. Pour lui, il n’y avait que les ruelles glauques de Gotham city qui ruisselaient sous la pluie, les larmes, la peur et la violence, tragédie Grecque, vision façonnée par les attentats du WTC, les jeux vidéos violents et les psychotropes.

Du haut de Manhattan jaillissaient les faisceaux des lofts de l’hyper richesse, tandis qu’en bas agonisaient dans la fange obscure les laissés pour compte du glorieux système capitaliste; SDF, putes infectées, dealers de bas niveau, noctambules inconscients, et bien peu de touristes dans ce qui avait été la cité glorieuse des hommes mais qui gisait maintenant dans ses propres reliques. Pour lui, New york était un trou. Une cave. Un tombeau. La nuit à jamais, les ténèbres avaient tout englouti et digéraient avec fracas les reliques de ce qui avaient été des hommes mais qui n’étaient en fin de compte que des animaux. Dans la jungle urbaine rôdaient les prédateurs sinistres, à l’affût de leur pitance. N’y avait plus de boulot; n’y avait plus de pognon. Rien à gagner, et de fait plus rien à perdre. Alors les bêtes fauves erraient le long des cours d’eau, là où s’abreuvaient les gazelles, et se servaient sans vergogne. Au bout du compte, lorsque la civilisation s’écroule, c’est celui qui a le plus de muscles qui emporte le morceau. Chacun tentait de survivre, certains y trouvaient leur compte. L’inégalité génétique de nos êtres faisait que cette existence en contentait certains mais en désespérait plus d’un. Fallait esquiver les coups, le racket, les agressions gratuites, les viols collectifs. Fallait courir vite à défaut d’être balèze, rester discret si l’on n’avait pas de jambes rapides. Et dans toute cette merde, tenter de distinguer la clarté au bout du long tunnel de l’existence. Les maîtres de la ville s’en foutaient et surtout plein les poches. le reste, rien à battre. Peuvent bien crever, en bas. Les flics pensaient surtout à leur famille et voulaient rentrer vivants chez eux. Et le crime a ravagé la ville monde, a répandu ses entrailles sur les vestiges du jour pourrissant. C’est là qu’il est né, dans ce décor, ce soir-là, persuadé que c’était la réalité. La maladie était déjà bien installée, il faut le dire; mais il aurait encore pu être soigné, à cet instant. De solides doses de neuroleptiques auraient bien fini par renforcer ses barrières psychiques, et une psychanalyse agressive aurait mis à jour les origines de son mal.

Il était issu de l’aristocratie mais traînait tard le soir, en douce, le long des gratte-ciels, ombre parmi la nuit, invisible à tous. Il butait les chats du quartier, les ouvraient en deux, étudiait leurs intestins et les enterraient dans la parc de la propriété de famille. Il avait été nourri avec une cuillère en argent, avait bouffé la chatte de Jupiter et avait deux problèmes : il était extrêmement intelligent et mentalement dérangé. Un malade, qui souillait son lit en rêvant à des femmes aux jambes immenses, avant de défouler sa rage et sa frustration sur de pauvres bêtes innocentes. Peut-être que sa mère et son père se seraient rendu compte un jour que quelque chose n’allait pas, avec ce gosse. Son regard bizarre, ses rires inadaptés, ses mimiques rigides et sa mâchoire serrée. Et puis, pourquoi ces abonnements à des magazines d’art martiaux et d’armes à feu, pourquoi ces poster du SWAT dans sa chambre, ces hommes cagoulés, habillés de noir ? C’était quand même des délires bizarres. Mais ces parents étaient des libertaires gauchisants, riches mais bien-pensants. Et donc, ils se sont fait buter dans l’arrière cour d’une salle de théâtre de Broadway, par deux malfrats, avant d’avoir eu le temps de réellement s’inquiéter pour leur petit garçon, leur fils unique, si brillant.

Et c’est là qu’il est parti en couille, pour de bon.

Quelque chose s’est définitivement détraqué dans son esprit; des connexions se sont rompues, d’autres se sont créées. Maintenant riche à milliards, il pouvait tout se permettre. Il a commencé à se déguiser, a enfilé des collants noirs, une cagoule, est parti deux ans au Tibet pour apprendre le jiu jitsu. Il s’est entraîné comme un forçat, se nourrissant de racines bouillies et buvant de l’eau croupie, arpentant les chemins reculés de la planète pour se forger un corps et un esprit à la hauteur de ses ambitions grandioses, et prenant par la même occasion des doses considérables de drogues hallucinogènes qui contribuèrent encore à le déséquilibrer. Et alors, il est revenu à New york, sa ville maudite. Il était élu, avait été pourvu d’une intelligence, d’un corps et d’une fortune hors norme et devait débarrasser la ville de ses ordures, nettoyer le crime; c’était sa mission. Il s’est construit une base secrète sous la terre, détournant une fortune considérable de son empire industriel afin d’assouvir les desseins de son délire paranoïaque. Il s’est forgé une armure noire et s’est créé ce double, ce héros invincible, capable de voler dans les airs et de tenir tête à tous ces prédateurs surpuissants. La suite, vous la connaissez. Ce sont ces morts par centaines, ces pauvres bougres innocents qui ont eu le malheur de croiser sa route sanglante. Des pauvres gens qui ne faisaient rien de mal, mais en qui il voyait les assassins de ses parents. Les hommes avaient finalement remplacé les animaux de son enfance, qui ne lui suffisaient plus. Le gamin ambitieux avait cédé sa place à un tueur de masse sans égal, qui fit passer les terroristes d’Al-Quaida pour des artisans laborieux. Les journalistes eurent tôt fait de l’appeler Batman et il faut l’avouer, il a contribué à faire redécoller les ventes de la presse écrite. Il aurait pu être un créateur de génie, reléguant Toni Stark au rang de geek un peu cinglé. Pensez un peu à sa Batmobile, et à tous ces gadgets hallucinants qu’il avait conçu ! Malheureusement, son génie et ses inventions l’ont rendu pendant longtemps insaisissable. Il s’est construit des méchants idéaux, des hommes à son image, les reflets de sa maladie, qu’il a baptisé de noms fanfarons et à qui il a attribué ses exactions monstrueuses, ses attentats meurtriers.

Le jour, il était Bruce Wayne, un héritier frivole et dépensier qui se tapait des top-models et conduisait des Lamborghini. La nuit, il endossait son costume pare-balle et massacrait le maximum de monde en se prenant pour une chauve souris. Il fut même à l’origine d’une vague de copycats tout aussi dangereux et malades, parmi lesquels le plus célèbre est sans conteste celle qui fut connue sous le sobriquet de Catwoman. Seul le commissaire Gordon réussit, à force d’acharnement et d’intuition, à faire le lien entre les deux et à finalement arrêter Batman. Son majordome, Alfred Pennyworth, fut condamné pour complicité et croupit en prison pour le reste de sa misérable vie.

Quant à Bruce Wayne, un cinglé trop riche et trop intelligent, il était parvenu à prouver qu’en s’y prenant bien, avec suffisamment d’argent, un homme seul pouvait tuer ses congénères presque indéfiniment. Nous n’avons pas perdu espoir de lui faire cracher ses secrets et d’établir un profil psycho-pathologique qui à coup sûr, nous ouvrira enfin les portes des tueurs en série. Ça prendra le temps qu’il faudra, mais on y arrivera, et on trouvera un remède contre le crime. Et alors, ce jour-là, peut-être que Batman sera finalement parvenu à mettre un terme à sa mission : arrêter le mal.

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