Des écrits vains

Pourquoi j’écris ? Pourquoi j’ai commencé à écrire ? C’est quoi, d’ailleurs, être écrivain ? C’est une profession, un statut, une ambition, une passion ? C’est une auto-proclamation de quoi, au juste, de la branlette intellectuelle dans laquelle on se vautre quotidiennement, ou alors de son égocentrisme forcené, voire de son narcissisme, un échappatoire à ses perversions et/ou à sa folie ? A partir de quel moment est-ce qu’on peut se prétendre écrivain ? Lorsqu’on a rédigé deux lignes, ou deux cent mille ? Lorsqu’on écrit, lorsqu’on est lu, lorsqu’on est publié ?

Et d’ailleurs, est-ce que la distinction entre écrire et être publié est-elle vraiment si fondamentale ? En réalité, oui, elle l’est, parce que l’éditeur, c’est celui qui signe le chèque, celui qui donne accès à une liberté sans égale : celle d’arrêter son emploi d’esclave pour se concentrer sur la seule activité que l’écrivain estime réellement importante : écrire. L’éditeur ne te file pas seulement du pognon, il te file avant tout une clé. Celle qui va te permettre d’ouvrir enfin la porte de ton royaume enchanté, fait de pommes de terres à l’eau, de factures impayées et de notes de bar inconsidérées. C’est donc tout naturellement que l’écrivain n’a au bout d’un moment, comme seule obsession, que de se faire publier. Parce que l’horloge tourne, que les parents ont arrêté de te filer une aumône, que les potes se sont enfuis, et que ce boulot qui ne devait être que provisoire, le temps d’écrire un best-seller, a pris bien trop de place et s’est transformé en activité à temps plein. Parce qu’au bout de dizaines de milliers d’heure d’écriture, d’histoires inachevées, de bouquins jamais lus, l’entourage commence à se demander si on a pas un problème, quelle est la cause de cet acharnement à bosser comme un forçat sur des projets qui n’aboutissent jamais. L’écrivain obscur se transforme en Roy Neary, le personnage de rencontre du troisième type, qui passe ses journées à modeler une montagne en terre cuite comme un paranoïaque déglingué au LSD, persuadé qu’il a été choisi, élu, ou Dieu sait quelle foutaise mystique.

Parce que lorsqu’on se prend à rêver d’être publié, de devenir un “vrai” écrivain, c’est-à-dire de pouvoir en vivre, on s’imagine qu’il va suffire d’écrire un bon livre : une intrigue prenante, des personnages solides, une plume acérée et pertinente. Du rythme, du souffle, emballé c’est pesé. Sauf que oui mais non. Ce qu’on ne sait pas, et qu’on découvre dans la douleur, la stupéfaction voire même l’effroi, c’est qu’écrire un roman, c’est en fait la partie facile du boulot. Il ne suffit pas de savoir “bien” écrire. Il faut une sacrée dose de mysticisme, de masochisme, et évidemment d’estime de soi pour croire encore et toujours, au gré des lettres de refus, des échecs, des nouvelles non publiées, des encouragements hypocrites, qu’on va finir par y arriver, décrocher le saint graal, ce fameux contrat.

Parce qu’en réalité, écrire est un business. Qu’est-ce qu’on s’en tamponne, de savoir écrire ? Ce qui compte, c’est d’écrire quelque chose qui se vend. L’éditeur est avant tout un businessman, et l’écrivain un artisan. L’éditeur s’en fout, que l’artisan maîtrise son art. Il attend de l’artisan qu’il lui fournisse ce que son client demande; rien de plus, rien de moins. A quoi bon chercher à révolutionner le monde du polar quand le public de thriller ne veut que lire des scènes d’autopsie ? A quoi bon créer des gobelins violets qui copulent avec des fées hermaphrodites quand les lecteurs de fantastique veulent du “game of throne” ? A quoi bon bien écrire, si personne n’en lit une ligne ?

Tout cela, vous l’aurez compris, font que l’écrivain, à force de devenir cinglé à travailler d’arrache-pied sans obtenir le moindre encouragement, est peu à peu aspiré dans le trou noir du conformisme et de la copie. Et ça le rend cynique; or ça tombe bien, c’est ce qui se vend le mieux. Et la boucle est bouclée. Aigri, maintenant  prêt à vendre ses enfants pour un contrat, l’écrivain grisonnant implacablement pourchassé par le temps qui passe et ces années trop courtes qui défilent trop vite, n’en a strictement plus rien à foutre de “bien” écrire, si tant est que ça ait voulu dire un jour quoi que ce soit. Il est prêt; prêt à écrire n’importe quoi pourvu que ça lui ouvre ces portes restées closes devant son nez malgré ses efforts et sa persévérance. Prêt à chier 1500 pages vaguement érotiques sur un type très riche aux tendances SM; prêt à écrire un grand polar rempli de scènes d’autopsies et de successions de scènes gore sans queue ni tête. Prêt à s’ingurgiter les 9 saisons de “New York police judiciaire”, à mixer le tout et à reverser l’action dans son Pas-de-calais natal.

L’écrivain du 21 ème siècle doit savoir plusieurs choses : il aura beau être un bon, voire un très bon écrivain, rien ne dit qu’il sera publié un jour. Et s’il l’est, rien ne garantit son succès. Il ne doit pas croire qu’internet va lui ouvrir les portes plus facilement; les blogs, les pages Facebook et l’auto-édition sur Amazon, c’est de la poudre aux yeux. Les pseudos succès nés sur la toile et récupérés par des géants de l’édition, vous gobez ça vous ? C’est un mythe. Il y a de plus en plus de gens qui lisent, et de plus en plus de gens qui écrivent , mais pourtant le monde de l’édition est de plus en plus sclérosé, nivelé vers le bas et formaté pour créer des copycats à la chaîne.

Il y a environ 1 manuscrit sur 6000 qui est publié.

Je mets les points sur les I : oui, je suis frustré, et oui, je suis aigri, et oui je suis paniqué en voyant l’heure tourner. Parce que l’angoisse de la page blanche, c’est aussi de la connerie. Un écrivain digne de ce nom flippe au contraire d’avoir trop d’histoires à raconter et pas assez de temps pour le faire. Laissez-moi aussi vous dire que je ne me considère pas comme un grand écrivain, je n’ai pas cette prétention. Mais quand je vois ce qui est parfois édité, ça me fait saigner des yeux et bouillir le peu de neurones qui me restent. Je voudrai simplement dire à tous ceux qui se lancent dans l’écriture de continuer à cultiver leur rêve, mais qu’ils ne se fassent aucune illusion : personne n’a besoin d’eux.

Je suis tombé hier sur cette superbe citation de Neil Gaiman, qui m’a inspiré ce billet d’humeur et qui va le clôturer :

“I decided that I would do my best in the future not to write books just for money. If you didn’t get the money then you didn’t have anything. If I did the work I was proud of and I didn’t get the money, at least I’d have the work.”

(Traduction à ma sauce : “J’ai décidé que dans le futur, je m’efforcerai de ne pas écrire dans le seul but de gagner de l’argent. Si vous n’obteniez pas l’argent, alors vous n’obteniez rien. Si je faisais un travail dont je’étais fier et que je ne touchais pas d’argent, au moins j’avais la fierté du travail bien fait.”)


Photo : John Kennedy Toole, écrivain du magistral “La conjuration des imbéciles”, qui s’est suicidé en voyant son manuscrit refusé par les maisons d’édition. 

1 Commentaire le Des écrits vains

  1. Bah sinon statistiquement, il ne te reste plus que 6000 bouquins à écrire pour que un soit publié…

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