Ni Dieu ni maître, mais Caryl Férey

Un jour, mon frère, grand lecteur et dévoreur de polars devant l’éternel, m’a filé un bouquin et m’a dit : “je sais que les polars, c’est pas trop ton truc, mais lis celui-là. C’est une claque monumentale. C’est hallucinant. Je n’ai pas de mots.” Le livre en question, édité chez la Baleine, s’intitulait Haka et était écrit par ce que je pensais être un auteur anglo-saxon au nom improbable. Non seulement j’ai dévoré Haka, mais il m’a clairement donné le goût aux polars et thrillers, moi qui était plutôt branché écrivains américains alcooliques des 70’s.
Pour moi, il y avait un avant et un après Haka et le capitaine Fitzgerald est inoubliable. A l’époque, je vivais à Paris, j’écrivais de la littérature assommante et dépressive et je ne connaissais ni la Nouvelle-Zélande ni la Bretagne.  Quelques années plus tard, j’ai relu Haka directement là où il a été écrit, poussant le vice jusqu’à lire le chapitre de Rotorua au milieu des effluves de soufre. J’ai évidemment lu ses autres livres et le succès de Zulu m’a fait plaisir comme si c’était quelqu’un de ma famille qui l’avait écrit. Et en m’installant en Bretagne, j’ai découvert que bien que né en Normandie, Caryl Férey était Breton de cœur.

En somme, si j’étais plus jeune, je dirai que Caryl Férey est mon héros, mon modèle, et que devenu grand, je voudrai être comme lui. On parle quand même de quelqu’un qui est payé pour écrire des polars et pour voyager aux quatre coins de la planète; y’a pire. Mais deux arguments rédhibitoires m’empêchent pourtant de clamer une telle déification :

1-Caryl Férey n’aimerait pas qu’on l’idolâtre, bien qu’il soit écrivain et donc obligatoirement pourvu d’un ego dystrophique. Il fait partie des révoltés, des bagarreurs, de ceux qui ne se soumettent jamais, à rien ni personne. un homme libre, qui a su travailler dur pour faire de cette liberté bien plus qu’une vue de l’esprit, mais une réalité. A cela, je tire mon chapeau. Quel écrivain ne rêve pas de pouvoir enfin vivre de sa passion, même chichement ? Et donc, il n’aimerait pas avoir à ses basques des lèche-bottes le revendiquant comme modèle.

2-Je ne suis plus si jeune. Avoir des héros à 18 ans, c’est important, mais quand on a plus beaucoup de cheveux et que ceux qui restent deviennent blancs, ça devient ridicule. On peut avoir des modèles, trouver des pas à suivre, mais vient un temps où il faut inévitablement tracer sa propre route. Même s’il faut pour cela accepter de ne pas avoir autant de talent qu’on l’avait cru, et qu’on réalise que les rêves et objectifs que l’on s’était fixés resteront inaccessibles. C’est dur, oui. Mais c’est la vie; on ne naît pas égaux, hein, faut s’y faire.

Et donc, Caryl Férey. Un jean, une paire de ‘tiags noires, une chemise standard. Des yeux rouges et vitreux à cause de la fatigue et du génie, et aussi de l’alcool. Le sourire franc, la parole claire, le quart d’heure de retard standard. Oui, je l’ai rencontré. Oui, je lui parlé. Comme disait je ne sais plus quel auteur de SF, “je suis écrivain : on ne me reconnaît pas dans la rue.” Mais on les reconnaît dans leurs mots. Caryl Férey ne triche pas, aime les livres, est un authentique révolté, un de ceux qui agissent. son action, c’est d’utiliser les mots comme des balles, l’écriture comme une bombe. Il dégoupille la bonne conscience du monde et fait exploser les petits récits cachées sous le tapis de la grande histoire, nous révélant des fragments sordides et injustes de peuples brimés : les maoris, les mapuche, les noirs d’Afrique du sud au temps de l’apartheid. Ses phrases font mouche, ses personnages sont plus vrais que nature et son travail de documentation préparatoire  lui prend deux ans en moyenne.

Je lui ai parlé une vingtaine de minutes, à l’occasion d’une séance de dédicaces et autant dire qu’on aurait pu discuter toute la journée, tant c’était passionnant. On a parlé bouquins, voyages, Nouvelle-Zélande, écriture. Il m’a exhorté à bosser, encore et toujours, à ne jamais abandonner, à écrire, écrire, écrire. Il est donc sympa en plus d’être un excellent romancier. Il est sincère. C’est presque trop pour un seul homme.

Et puis, il m’a gentiment dédicacé tous mes livres (qui techniquement, sont à mon frère, tu m’en veux pas hein Xav ? Après tout, c’est moi qui ai emmené Haka en NZ) et notamment le sublime Mapuche. Par le biais des films de Costa-Gavras, j’étais familiarisé avec les dictatures Chiliennes et du Salvador, mais je ne connaissais pas trop l’histoire trouble et violente de l’Argentine. C’est maintenant chose faite. Mapuche est à l’image de ses autres livres : rythmé, documenté, bien écrit, sanglant, énervé, divertissant sans être bête. La violence n’y est jamais gratuite mais éclaire le propos. Vous êtes prévenu : si vous cherchez du polar de gare à la Michael Connelly, passez votre chemin. Il y a des scènes à la limite de l’insoutenable, d’autant plus qu’elles sont issues de la réalité et non de l’imagination débridée d’un auteur en mal de sensationnalisme. Un bon auteur sait que la réalité dépassera toujours la fiction et qu’il n’est nul besoin d’en rajouter, nul besoin d’enrichir l’horreur et la barbarie inhérents à l’être humain par le biais d’inventions compliqués. Ici au contraire, la réalité d’actes commis est tellement monstrueuse que Caryl Férey les détaille d’une plume presque poétique, stupéfiante de délicatesse et de respect. Mais il faut avoir l’estomac bien accroché pour regarder en face la réalité immonde de notre nature animale, sentir le souffle de la bête.

Si j’ai choisis ce jour pour écrire ce papier, c’est parce que Mapuche vient de sortir en poche, et je n’ai pas besoin de vous expliquer encore davantage pourquoi vous devez vous jeter dessus et donner vos sous à Caryl Férey.

Considérez ça comme une offrande à mon Dieu.

caryl ferey livres

 

 

4 Commentaires le Ni Dieu ni maître, mais Caryl Férey

  1. Emmanuel Delporte // 1 mars 2014 á 18:52 // Répondre

    Euh seul Haka est à Xavier ! signé No

  2. SissiSoleil // 1 mars 2014 á 19:54 // Répondre

    Je suis allée faire mes courses, il était au supermarché, je l’ai donc pris, c’est bien, chaque fois que je ne sais pas quoi lire, je vais chez toi pour compléter ma to read list.

  3. Bon, finalement c’est pas mal un grand frère, même quand on le choisit pas :). Sa rencontre restera pour moi aussi un grand souvenir. Ne l’oublies pas, et fais ce qu’il t’a dit : ECRIS ! J’espère que tu lui a envoyé ce petit papier 🙂

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.